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«« L'américanité
ROMAN HISTORIQUE
Le grand roman de l'américanité québécoise
Louis Cornellier Le Devoir 1.6.2002
MISTOUK
Gérard Bouchard
Éditions du Boréal
Montréal, 2002, 520 pages
Roman historique, d'aventure, du terroir et de colonisation, le bouleversant Mistouk de Gérard Bouchard est d'abord un grand roman d'amour. Amour de Méo Tremblay, son personnage principal plus grand que nature, pour le large, pour le continent, du nord au sud, mais aussi, et surtout, amour de l'historien-romancier pour les siens, pour son peuple, pour ceux qui nous ont précédés sur cette immense terre d'Amérique qui est la nôtre.
S'agit-il d'un roman à thèse dont le but serait d'illustrer, grâce au détour de la fiction, les théories de l'intellectuel? Oui, répondrai-je, mais dans le sens le plus noble du terme puisque Bouchard a trouvé là la veine
épique que ses théories contiennent mais n'actualisent pas comme telle. Partisan d'une américanité québécoise qui appréhende l'expérience historique québécoise comme celle d'une société neuve aux potentialités américaines, c'est-à-dire continentales, donc distinctes, par la force des choses, de celles de la mère patrie française, l'historien Bouchard, en fait, se veut un chantre du Québécois libre qui définit lui-même, en fonction de la réalité dans laquelle il vit, ses propres codes. Oui à l'héritage français, dit-il, mais réinterprété, réapproprié à travers l'optique américaine au sens large du terme. Oui à l'expérience américaine, donc, mais telle qu'investie par nos propres représentations.
C'est en ce sens qu'on peut dire de Mistouk qu'il est le grand roman de l'américanité québécoise: ce qu'il raconte, avec force, c'est une Amérique française qui appartient en propre à ceux qui l'ont faite, c'est-à-dire aux gens d'ici et non à ceux, fantasmés, de là-bas; une Amérique française qu'ils ont vécue et rêvée dans la fidélité à un réel dont la grandeur se suffisait à elle-même et qui exigeait une réponse québécoise, et non française de France, à ses appels. Mistouk est le roman d'un peuple qui est né ici, même si ce n'était pas à partir de rien, et qui mérite qu'on le traite comme tel.
Ils sont libres et fiers, les personnages de Gérard Bouchard, et ils n'entendent pas se faire dicter leur conduite par des porteurs de chimères importées. Debout devant la France, qu'ils n'ont pas l'intention de reproduire ici puisqu'un tel projet n'a aucune pertinence. Debout devant les Etats-Unis, qui les passionnent mais ne leur inspirent aucun sentiment d'infériorité. Debout, oui, simplement debout, et partants pour une aventure dont il leur appartient, à partir d'ici, de tracer les contours, suivant les appels du Nord amérindien et du Sud états-unien. «Tutoyer la vie»: telle pourrait être la devise de cette américanité québécoise qui contient, au delà des ambiguités suscitées par son nom qui en irrite plus d'un, le plus beau chant d'indépendance qui soit. Le plus grand mérite de ce roman est justement de faire comprendre cela.
De sa naissance, en 1887, à Mistouk, sur les rives du lac Saint Jean, à sa fin tragique, en 1925, Méo Tremblay incarne l'obsession de la découverte. Celle de son pays, d'abord, qu'il parcourt en tous sens. Celle du Nord, qu'il traverse en compagnie de ses frères amérindiens. Celle des «États», où il constate l'inscription tumultueuse des siens. Figure de lumière éblouissante dont la fraîcheur, l'entrain et la pureté «n'étaient guère résistibles», le héros créé par Bouchard nous transporte au coeur des plus belles et des plus fortes légendes amérindiennes, sur la mer et dans le sud industriel, à partir d'un centre du monde «saguenayen» où la dure colonisation cherche à se décliner, pour ceux qui la font, dans le vocabulaire de la liberté.
Le terroir raconté par Bouchard n'a pas les accents grecs pompeux de celui inventé par Félix-Antoine Savard, que le romancier démolit au passage, mais il n'en reste pas moins épique en évoquant le courage et la noblesse populaires, celles qui trouvent à ras du sol la profondeur du sens de la vie. Au discours aristocratique et paternaliste d'un groupe d'«Amis de la colonisation» (le père Lacasse, le romancier Damase Potvin, le comte de Foucault et le juge Basile-Adolphe Routhier), de passage au Lac à l'été 1903, qui remercie les colons de ce qu'ils font pour la France et les félicite de leur zèle dans l'accomplissement de la «grande mission nationale, l'écrivain oppose l'évocation de personnages modestes mais indépendants qui répliquent par un sincère «c'est bin pour dire», révélateur de toute leur indifférence à l'égard d'un tel délire élitiste.
Bouchard a réussi ses portraits de personnages, sympathiques (un curé populaire, les colons, les Indiens, son géant Méo et sa parenté) ou pédants (la plupart des membres de l'élite); ses descriptions de paysages sont grandioses et ses évocations à saveur culturelle (légendes amérindiennes, soirées canadiennes, contes et pétage de broue paysans) tirent franchement les larmes. Efficacement construite, son intrigue, une sorte de chant du bonheur qui tourne à la tragédie, captive du début à la fin malgré quelques longueurs. Basé sur du matériel véridique, son récit, au surplus, est criant d'authenticité, même dans ses exagérations. Le romancier, bien sûr, s'est amusé un peu en inventant une mort fabuleuse à Alexis le Trotteur, en faisant de Louis Hémon une connaissance de la famille Tremblay, en transformant Lorenzo Surprenant, ô la belle ironie!, en acheteur de la terre d'Eutrope Gagnon et de Maria Chapdelaine, partis tenter leur chance aux États, et en prêtant même au Survenant de Germaine Guévremont - quelle bonne idée! - les traits de son Méo.
Le véritable génie de ce grand roman de la frontière québécoise, cela étant, se situe dans son affirmation souveraine d'un peuple, le nôtre, et de la liberté inscrite en son coeur noble. Certains, et j'en fus, ont cru lire, dans les ouvrages théoriques de Gérard Bouchard, une intention d'en finir avec une bonne part de l'héritage canadien-français auquel ils tiennent tant, à juste raison, par souci de fidélité (voir ma chronique de la semaine dernière à ce sujet). Mistouk, à cet égard, remet les choses en perspective et révèle, aux sceptiques en tout cas, un Gérard Bouchard profondément attaché à la substance même de l'expérience historique québécoise telle qu'il la perçoit. Sera-ce assez pour réconcilier les rétifs avec le concept d'américanité? Peut-être pas, mais ce sera certainement assez pour faire comprendre à tous qu'il se conjugue, dans l'esprit de Gérard Bouchard, avec une inébranlable fidélité aux siens.
Ne servirait-il, ou presque, qu'à lire ce grand roman que votre été ne serait pas gaspillé.
louiscornellier@parroinfo.net
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