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Élections partielles

Un immense bouleversement

Maurice Pinard
L'auteur est professeur émérite au département de sociologie de l'Université McGill et chercheur associé au Centre de recherche et d'information sur le Canada.
Le Soleil - Le samedi 3 août 2002

Les quatre élections partielles du 17 juin dernier au Québec ont fait subir un véritable séisme au système de partis de la province. L'Action démocratique du Québec (ADQ), qui au début de l'année n'était encore qu'un tiers parti marginal, s'est hissé lors de ces quatre élections, en seulement cinq mois, au premier rang des partis en termes d'appuis populaires, avec près de la moitié des votes en moyenne (45 %), laissant loin derrière tant le Parti québécois (30 %) que le Parti libéral du Québec (24 %).

En conséquence, l'ADQ qui n'avait réussi à détenir qu'un seul siège à l'Assemblée nationale depuis 1994, soit celui de son leader, Mario Dumont, en gagnait un deuxième lors des partielles du mois d'avril et trois autres lors des dernières partielles du mois de juin. Examinons brièvement ce qui s'est produit.

L'ADQ a plus que triplé ses appuis en moyenne dans ces circonscriptions, passant de 13 % en 1998 à 45 % lors des partielles, pour des gains extraordinaires de 32 points de pourcentage. C'est plus que les appuis que le plus récent sondage lui accordait au niveau provincial (34 %) ou même chez les seuls francophones (38 %).

Bien que le PLQ apparaisse comme ayant fait la plus piètre figure, n'arrivant que troisième dans trois des circonscriptions, les données indiquent que c'est le PQ qui a subi la plus cuisante défaite. D'abord, c'est ce parti qui, avant les élections, détenait les quatre sièges à pourvoir. Il n'a réussi à n'en conserver qu'un seul, et de justesse, soit son château fort de Lac-Saint-Jean. De plus, dans ces quatre circonscriptions, le PQ a perdu 26 des 32 points gagnés par l'ADQ, passant de 56 % des voix en 1998 à 30 % en moyenne. Quant à lui, le PLQ n'a perdu que six points en moyenne à l'ADQ, passant de 30 % à 24 %.

La performance du PLQ demeure cependant très faible lorsque considérée sous un autre angle. C'est ce parti, comme principal parti d'opposition, qui aurait dû être le premier bénéficiaire des pertes du PQ. Il n'en fut rien, puisqu'au contraire il a lui aussi perdu des points.

Il faut cependant réaliser que ces circonscriptions ne sont pas représentatives de l'ensemble de la province. Les libéraux n'y avaient obtenu que 30 % des voix en 1998, comparativement à 44 % dans l'ensemble du Québec cette année-là. Le sondage CROP de mai dernier faisait perdre quatre points au PLQ depuis 1998 au niveau provincial. Il n'en a perdu que six lors des partielles. Ce sondage faisait par ailleurs perdre 18 points au PQ, mais ses pertes furent plus grandes encore, atteignant 26 points dans ces quatre circonscriptions.

Le pattern observé dans l'ensemble fut pratiquement le même dans chacune des quatre circonscriptions, les gains de l'ADQ se situant entre 23 % dans Joliette et 38 % dans Vimont. Les pertes du PQ se situent entre 24 % et 29 % dans les mêmes circonscriptions, respectivement, et celles du PLQ, entre seulement 2 % dans Joliette et 10 % dans Berthier.

L'analyse qui s'impose n'est pas très compliquée. Mentionnons d'abord que le PQ est victime du syndrome de la fin d'un deuxième mandat ; depuis 1960, aucun parti n'a été reporté au pouvoir pour un troisième mandat consécutif. L'insatisfaction généralisée qui se manifeste habituellement après deux mandats joue présentement contre ce parti. Mais à cela s'ajoutent les scandales récents qui sont venus fortement accentuer les désirs de changement de gouvernement après deux mandats.

De son côté, le PLQ est indirectement victime des scandales affectant le gouvernement libéral à Ottawa, puisque pour plusieurs électeurs, il s'agit toujours aux deux niveaux de gouvernement des mêmes libéraux. En conséquence, ces événements suscitent une très profonde aliénation non seulement envers le PQ, mais envers les deux partis traditionnels.

Popularité des leaders

La popularité relative des leaders en présence est venue fortement renforcer cette tendance. Mario Dumont, jouissant d'un fort charisme — d'un style de grand leader, diraient certains — a vu sa popularité, selon les sondages, grandir constamment et il est même récemment devenu plus populaire que les leaders des deux autres partis, Bernard Landry et Jean Charest, qui montrent manifestement des faiblesses à cet égard.

On sait que le programme de l'ADQ se situe nettement à droite. On y prône une réduction de la grandeur de l'État, un taux d'imposition unique, des bons d'éducation et de garderies et un certain degré de privatisation en santé. Nous ne croyons pas cependant que ce programme ait influencé, ni positivement, ni négativement, les gains récents de ce parti. Un sondage du début de juin révélait d'ailleurs que 83 % des sondés étaient incapables de nommer un seul élément de ce programme.

L'engouement pour un nouveau parti a généralement beaucoup plus à faire avec l'insatisfaction envers le gouvernement sortant et les autres partis et avec la popularité de son leader qu'avec les éléments spécifiques de son programme. Il se peut cependant que son orientation générale et sa position au centre sur la dimension constitutionnelle — ni souverainiste, ni fédéraliste, mais très nationaliste, avec un moratoire sur tout référendum à ce sujet — ait facilité le processus de rejet des deux autres partis.

Il est intéressant de considérer le processus par lequel ces changements sont intervenus. Il y a d'abord eu quelques sondages en février qui, à la suite des scandales révélés au cours des mois précédents, indiquaient que l'ADQ passait d'environ 16 % des intentions de vote—un score seulement légèrement supérieur aux 12 % obtenus lors de l'élection de 1998—à environ 23 %. Suivirent les trois élections partielles du mois d'avril, possiblement affectées par ces sondages, où l'ADQ enleva la circonscription de Saguenay, considérée comme un château fort péquiste, avec pas moins de 48 % des voix. En retour, ce succès assez impressionnant contribua à faire grimper davantage les intentions de vote pour ce parti, qui atteignirent 30 %, puis 35 % environ.

Les dernières élections partielles vinrent confirmer ces avances. Il faudra maintenant voir ce que les prochains sondages ainsi que les prochaines élections générales nous réservent. Mais pour le moment, rien n'indique qu'il ne s'agisse que d'un feu de paille.