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«« géopolitique Éditions Guérin 1994
Le Québec ne fait pas exception. Son existence, de facto comme de jure, résulte de facteurs géographiques spécifiques et uniques, confirmés par un ensemble de conditions historiques uniques mais non dépourvues d'analogies avec d'autres peuples qui ont vécu dans des conditions générales assez semblables. Il n'y a pas que le Québec dont l'existence s'est avérée paradoxale. D'autres nations de taille modeste ont déjà joué dans le monde un rôle hors de proportion avec leurs dimensions. Comme d'autres avant lui, le Québec est en train de venir au monde, non dans la facilité mais dans l'adversité et les douleurs de l'enfantement. En cela, il n'est différent de personne. Toutes les nations de la terre qui ont contribué par leur présence à l'enrichissement de la conscience universelle sont nées et ont vécu dans l'adversité. Plus grande est l'adversité, plus grand est le don qu'une nation est appelée à apporter dans le patrimoine de la culture universelle. Les nations nées dans la facilité montent, puis tombent et s'effacent ne laissant que peu de traces de leur passage. Cela vaut particulièrement pour les puissances qui n'ont que des valeurs matérielles à offrir. En géographie physique, l'érosion, la sédimentation et la tectonique éliminent peu à peu les reliefs élevés et les remplacent par d'autres. De même en géopolitique. Seul l'Esprit demeure. C'est dans la mesure où il aura contribué à agrandir le champ de conscience universel qu'un peuple laissera sa marque, mais il lui faut d'abord réussir chez lui. Voilà ce à quoi, comme tous les autres, le Québec est appelé.
Appelé à quoi ? A l'Existence avec la majuscule, si paradoxal que cela puisse paraître. En effet, le Québec est au carrefour de cinq cultures : française, latine, amérindienne, britannique et nord-américaine. De plus, il a un accès direct aux cultures espagnole, portugaise, allemande et latino-américaine. Par l'ascendance normande, il a un lien avec les cultures scandinaves. Dans l'état actuel des communications, le Québec est au coeur du monde occidental, sans être étouffé par personne. Ses dimensions modestes lui permettent de faire preuve d'une souplesse et d'une capacité d'adaptation dont un grand État serait incapable. Les caractéristiques de son territoire lui permettent de prendre des distances politiques qui vont lui faciliter la concentration et l'économie de l'effort, nécessaires aux grandes réussites. Un défi aussi formidable s'accomplit sans concession velléitaire. C'est par l'enrichissement et l'affirmation de sa langue nationale que le Québec transmettra son message au monde.
Ces possibilités ne viennent pas du hasard ni de la chance. Elles émanent de continuités déjà inscrites dans le temps et dans l'espace et dont l'étude relève de cette fonction singulière de la géographie qu'on appelle géopolitique. Celle-ci a pour objet d'identifier dans le fait (l) les continuités qui déterminent le devenir de chaque peuple, nation ou État du monde. Celles-ci se vérifient à l'intérieur d'un cadre géographique précis, aux possibilités déterminées. La réalité se tient d'une pièce, elle n'est pas fragmentée, mais elle se compose à la fois de constantes et de variables et c'est la fonction de la géopolitique de discerner les unes des autres et d'éviter de tomber dans l'anecdote. C'est par le fait d'une géographie unique que les colons de Nouvelle-France et leurs descendants sont devenus ce qu'ils sont et qu'ils vont continuer de progresser dans le même sens. Les continuités se fondent d'abord sur les caractéristiques du territoire, que l'histoire vient ensuite confirmer. La réalité est relation en acte.
Toutes les composantes de la géographie d'un territoire donné agissent sur le devenir d'une société. Outre les facteurs déjà connus, tels la localisation du territoire, sa grandeur, sa configuration, l'hydrologie, le climat, les richesses naturelles, la géopolitique se concentre sur le problème de l'espace oekoumène, des centres et axes de gravité et des carrefours naturels, sur l'importance des régions anoekoumènes et inhabitées, de même que sur l'accessibilité et la défendabilité naturelles du territoire, que les aménagements ultérieurs viennent confirmer. Tous ces facteurs constituent le potentiel d'un territoire. Quant à l'actualisation de ce potentiel, elle dépend du statut de la population qui l'habite et des capacités juridiques qui en résultent, des aptitudes et des compétences acquises, du niveau d'instruction général, spécifique, technique, des habitudes acquises à l'agir collectif et de la pertinence de cet agir. Il faut qu'une majorité d'adultes se compose d'individus conscients, libres et responsables de leurs actes, ce qui revient au même, car on n'accomplit rien avec des esclaves et les inféodés ne sont que des automates. Une population consciente et agissante à l'intérieur du territoire qui lui sert de champ d'action en même temps que de régulateur et de principe, voilà ce qui fait la nation.
Le Québec a maintenant conquis les conditions nécessaires au statut reconnu d'État national, de droit comme de fait. Par rapport aux conditions qui ont prévalu au moment de la prise de possession de la Nouvelle-France par l'Angleterre en 1760, le statut du Québec marque un renversement majeur. Il ne s'agit pas d'un événement fortuit mais de la résultante d'une progression géopolitique dont le contexte était déjà en place dès les débuts. En effet, le traité de Paris du 10 février 1763 avait donné à la conquête anglaise une forme juridique primaire, comportant aussi des concessions accordées aux colons de Nouvelle-France restés sur place. Le territoire demeurait une colonie à laquelle Londres n'accorda guère plus d'importance que ne l'avait fait Paris auparavant. Les priorités étaient ailleurs. Les guerres de poids politique et de prestige livrées sur le continent européen, la montée en force de la Russie, la Méditerranée, la mer Noire, les routes coloniales du commerce depuis l'Europe jusqu'en Chine, en passant par le Moyen-Orient et les Indes, les voies maritimes alternées, passant en face de la côte américaine de l'Atlantique vers le golfe du Mexique, les Antilles, l'Amérique du Sud et le détroit de Magellan vers l'océan Pacifique, tout cela avait autrement plus d'importance que le Canada et mobilisait presque toutes les forces des puissances coloniales de l'époque.
Le Canada avait dû organiser sa défense avec des effectifs réduits, tant sous le régime anglais que sous l'ancien régime. Et puis, les Anglais devaient tenir compte de la révolte montante des Yankees dans les treize colonies anglaises, appuyés par la France qui leur fournit des armes, de l'équipement et le service de sa diplomatie. Dans cette perspective, le Québec fut envisagé comme dernière redoute britannique en Amérique du Nord. Il leur fallait compter sur l'appui de la population de colons de Nouvelle-France restés sur place. D'où les concessions accordées à la signature du traité de Paris de 1763 et avec l'Acte de Québec en 1774. Malgré leur victoire sur les plaines d'Abraham, les Anglais n'étaient pas en position de force en Amérique du Nord. Confrontés aux Yankees en même temps qu'aux Amérindiens et aux habitants de Nouvelle-France, les Anglais, de plus, livraient des guerres coloniales sur toute la planète. Continuellement, ils devaient acheminer et regrouper leurs forces.
Les chapitres qui suivent expliquent en détail le rôle de la géographie dans le devenir du Québec et définissent en même temps son statut territorial suivant l'acceptation géopolitique du terme, laquelle précède celle du droit. Ils expliquent les cas d'autres pays qui comportent une ou plusieurs analogies avec celui du Québec, en particulier les pays scandinaves, dont le Danemark, la Suède et la Norvège, auxquels s'ajoutent les cas de deux autres pays, la Hollande et le Portugal. Ces exemples aideront à mieux faire comprendre le cas du Québec. Les pays scandinaves mentionnés ne le sont pas en ordre, pour deux raisons: même lorsqu'un pays peut s'inscrire dans un groupement géographique, ce pays demeure unique et identique à lui-même seul. Ensuite, comme le texte a pour but de faire ressortir certains concepts de base en géopolitique, les cas présentés suivent un ordre dicté par la nature des concepts eux-mêmes, comprenant également la longueur du temps historique, à partir du temps pendant lequel l'écriture a contribué au développement d'une conscience nationale, jusqu'à l'affranchissement d'un pouvoir inféodant et l'indépendance, la reconnaissance de l'État de droit et le maintien de ce statut en dépit des accidents historiques. Comme la géopolitique est une discipline peu connue du grand public, espérons que cet ouvrage fournira au lecteur une bonne introduction en la matière.
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