«« Indépendance et rien d'autre

Salomon Cohen: envers et contre tous

Héros de la guerre de Six jours en Israël devenu militant souverainiste et candidat du PQ une fois émigré à Montréal, Salomon Cohen jette un regard critique sur la communauté juive de sa nouvelle patrie.

Jean Chartier
LE DEVOIR Le lundi 27 juillet 1998

ENTREVUE - Salomon Cohen a été un héros de la guerre de Six Jours, en Israël, avant de devenir candidat du Parti québécois dans la circonscription d'Outremont en 1994 et de défendre le OUI de porte à porte sur un territoire très difficile lors du référendum de 1995. Pour le 50e anniversaire d'Israël, Salomon Cohen se souvient. Il raconte ses souvenirs de la guerre de juin 1967, ses déboires au consulat d'Israël, et il dit que l'affaire Levine n'est pas un cas isolé de discrimination.

Salomon Cohen a combattu sur le front syrien lors de la guerre de Six Jours, déclenchée le 6 juin 1967. Il avait fait son service militaire de 1963 à 1965 à Iftah, sur la frontière israélo-libanaise. On l'a rappelé d'urgence en mai 1967 pour l'envoyer sur le front de la Syrie. Sur 12 mois, il dit qu'il a été rappelé 111 jours, une situation hors de la normale pour un réserviste.

Il était arrivé à l'âge de 14 ans au port de Haïfa, la ville où il vécut 12 ans. Il venait du Maroc et filait des jours heureux à Kiryat Hamaaravitch, sis juste de l'autre côté du port, avant cette guerre terrible. Sa mort fut annoncée et il ne revint au pays que parmi les derniers soldats. Ce fut par conséquent un retour qui étonna le voisinage: «Il y avait plusieurs Salomon Cohen. Parmi les morts, mon nom apparaissait.»

Quand il a traversé son quartier, tout le monde l'a regardé comme un revenant. On était interloqué de le voir revenir d'outre-tombe. «Quand je marchais avec mon sac, sur les 500 mètres qui menaient à la maison, il y a eu tout un émoi.»

À partir de 1961, Salomon Cohen a vécu en Israël avec ses parents et son jeune frère. Ses trois autres frères y habitaient depuis belle lurette. «Je suis parti à la guerre trois semaines avant tout le monde et je suis revenu trois semaines après tout le monde», raconte-t-il. Il servait dans l'artillerie sur le pire front. Il a alors connu l'enfer de la guerre du Golan.

«Moi, j'étais sur le front syrien. Ce n'était pas de la tarte. Les soldats en face étaient aguerris. C'était épouvantable. Nous étions dans un bunker sous la terre. On a reçu cinq obus dans le coin, des obus à mettre des maisons par terre.»

Un de ces obus a pénétré dans la terre, traversant le béton armé sur deux mètres et menaçant la position. «À un moment donné, je pensais que j'avais perdu la vue. Je ne voyais que du blanc. Il y avait une fumée blanchâtre partout. Mon chef m'a dit en me tapant sur l'épaule: "Tu n'as rien, Salomon." J'étais sous le choc. C'était atroce.»

La guerre du Golan, il n'a pas aimé du tout. Il dit que la stratégie des Syriens a d'abord été de noyer le terrain pour que les blindés israéliens foncent sur eux et tirent à bout portant. Mais ça ne s'est pas passé comme ça.

Différent du front égyptien

Il se rappelle de cette guerre d'il y a trente ans comme si elle datait d'hier: «Nos blindés ont fait le détour. On était à 200 mètres des positions syriennes. J'étais parmi ceux qui ont conquis le Golan. C'était très dur. On était sept dans la position. Un obus a fait que le canon de ma mitrailleuse a plié tellement c'était chaud. On a reçu une pluie d'obus à la frontière.»

Il se souvient d'un avion arrivé à l'improviste. «Je me suis précipité tête première dans l'abri. Je n'ai jamais su s'il s'agissait d'un avion syrien ou israélien.»

Il se rappelle la mort d'un officier soviétique qui combattait avec les Syriens, blessé grièvement, et qui demandait, en train de mourir, s'il pourrait encore faire l'amour. «Ce n'était pas comme le front égyptien. Tous les aérodromes militaires ont été bombardés dans une guerre éclair en Égypte, par les avions. Côté syrien, c'était blindé contre blindé, soldat contre soldat.» Il dit qu'il n'y a qu'à Jérusalem où c'était pire. «À Jérusalem, ça se battait maison par maison.»

Salomon Cohen parle ainsi de ce cauchemar: «Ce n'étaient pas des fedayins qui se battaient contre nous mais des soldats de carrière dans un face-à-face. Je ne savais pas que ça devenait un village fantôme, qu'il n'y avait plus rien, pas de vie. Ce qui m'a secoué le plus, ce sont les soldats morts dans une position de ftus, accroupis, tombés raides, des Syriens et des nôtres. Une bombe a fait sauter quatre ou cinq personnes. C'était terrible.»

Il parle de la guerre d'usure qui s'ensuivit. «J'ai perdu mon meilleur copain au canal de Suez entre 1967 et 1970.» Il n'y avait plus de guerre mais des escarmouches. «L'histoire d'Israël, c'est une histoire d'attentats et de harcèlements de l'État d'Israël. Nous, on est quatre millions contre 100 millions. Ils nous auraient à l'usure.»

Il s'arrête avant de dire qu'Israël est un des rares États qui continuent à se construire pendant la guerre.

Le kibboutzzim

Salomon Cohen avait adopté sans réserve la vie communautaire avant la guerre. «J'étais plutôt kibboutzzim, membre du kibboutz de Ramatyohanah. J'étais des plus heureux. C'est là que j'ai appris la vraie démocratie participative, la vie démocratique. J'étais un idéaliste dans ce temps-là. J'adorais ça. Si j'avais eu la chance de rester là-bas, j'y serais resté, mais je devais aider ma famille.»

La guerre a été le point tournant de sa vie en Israël. «Je suis allé travailler après le service militaire. C'était une déchirure. J'ai étudié l'électrotechnique et j'ai travaillé pour la Ville de Haïfa.» Puis, il a eu un boulot de stewart avant de devenir le bras droit du gérant de la discothèque du mont Carmel, une discothèque avec une vue imprenable sur le port de Haïfa.

En 1971, il est venu à Montréal comme touriste pour visiter son frère. Très vite, il s'est établi à Montréal: «J'étais marié en 1973. J'ai vu ce qui se passait ici. Ça ne m'a pas pris beaucoup de temps pour devenir souverainiste, pour prendre fait et cause pour le peuple souverainiste.»

«J'ai dit: ça n'a pas de sens, un peuple bafoué de la sorte. Ç'a été un prolongement de ce que j'ai fait en Israël. Je me suis dit: ce serait intéressant de bâtir un pays. Alors, j'ai suivi un cours d'histoire au cégep du Vieux-Montréal et ça m'a ouvert des horizons sur le peuple du Québec.»

Quand il examine le chemin parcouru depuis son arrivée à Montréal, il dit sans ménagement: «Les libéraux fédéraux ont fait reculer la démocratie canadienne. C'est la tyrannie de la minorité. Le Québec a reculé. Et dans la communauté juive, ce que j'entends, ce n'est pas rose. C'est comme le traître qu'on accuse.»

Il s'arrête un moment avant de faire le rapprochement suivant avec l'actualité: «Plus encore que David Levine, en moi, je rassemble des éléments explosifs. Je suis marié à une Québécoise francophone. Elle n'est pas juive de naissance et j'ai la tare d'être un juif souverainiste. En plus, je suis un Cohen. Ils voient le diable en la personne de Salomon Cohen. C'est le Satan des Iraniens.»

Il trouve de telles attaques terribles: «David Levine, c'est un anglophone; moi, je suis francophone. Les juifs sépharades sont francophones. Ceux qui comptent à Montréal, ce sont les ashkénazes. C'est un problème en Israël entre sépharades et ashkénazes. Cela constitue l'une des raisons pourquoi je suis resté là. Que les juifs arabes soient traités de la sorte, comme les derniers des derniers en Israël, je n'ai jamais admis ça.»

La sortie de Golda Meir

Salomon Cohen a connu le meilleur mais aussi le plus dur en Israël. Il se rappelle bien un épisode marquant: «Golda Meir a dit: "Ceux qui ne parlent pas le yiddish ne sont pas de bons juifs." Alors Moshe Dayan a piqué une colère et lui a répliqué: "En tout cas, ils sont les premiers au front."»

Il explique la chose ainsi: «Nous, les sépharades, on ne parle pas le yiddish; on est issus des pays arabes. Les juifs marocains sont traités de façon lamentable. Vous savez, les "panthères noires" en Israël revendiquaient les bonnes jobs. Les sépharades ne sont pas instruits, pas éduqués, ils ne sont pas les premiers en Israël.»

Cela le conduit à faire un lien avec son combat au référendum québécois. «Pour le référendum de 1995, je pensais que les sépharades voteraient à 70 % contre et à 30 % pour. En fait, le vote a été d'au delà de 80 % contre. Chez les ashkénazes, c'est 95 à 100 % contre. Ils ont happé la communauté sépharade en donnant le prétexte de la communauté juive et de la religion.»

Il voit l'évolution de la situation de la façon suivante à Montréal: «Auparavant, on voyait le clivage. Mais les juifs sépharades n'ont pas beaucoup de sous ni de structures. Alors, les ashkénazes ont aidé les sépharades à s'organiser à Montréal et il s'est créé des dépendances. C'est pour ça qu'il n'y a aucun leader qui se déclare souverainiste, sinon, les subventions sont coupées.»

Cet idéaliste forcené a fait de gros efforts pendant plus de deux ans. Il dit: «Moi, je suis allé chercher des juifs pour me donner un coup de main au référendum. Le PQ a fait des efforts. Bernard Landry a fait énormément d'efforts. Mais à la dernière minute, ils lui ont tourné le dos. Il reste qu'il y a un problème au PQ. Les apports extérieurs ne sont pas suffisamment intégrés. Moi, j'ai ouvert un local sur Côte-des-Neiges, une chose inhabituelle pour le PQ. D'habitude, on cache les locaux aux immigrants au deuxième étage. Moi, j'avais une façade sur Côte-des-Neiges.»

Cela le blesse, ce qu'il appelle la mise à l'écart des socio-démocrates et des immigrants au Parti québécois. Mais la pire injure lui est venue au consulat d'Israël en mai 1997. Il raconte: «J'étais avec Guy Bouthillier au 49e anniversaire de l'État d'Israël. Un avocat ashkénaze s'est approché et lui a dit en me regardant: "Vous, vous avez le droit d'être souverainiste, mais pas lui. Lui, c'est un traître", et il m'a traité de tous les noms.»

Salomon Cohen n'en est pas revenu. Il s'en souvient très bien. Il ajoute: «Il m'a dit: "Tu n'as aucune crédibilité d'être là."» Il insiste: «On était là pour fêter l'indépendance de l'État d'Israël. Pour Israël, ils l'acceptent, l'indépendance, pas pour le Québec. Pourquoi deux poids deux mesures?»

Par la suite, il s'est fait insulter par le même individu à cause de ses origines marocaines. Il dit qu'il a eu droit aux pires invectives, qu'il préfère ne pas répéter. Salomon Cohen conclut: «Moi, je suis encore Israélien. J'ai trois nationalités. Ma mère a donné cinq fils à cet État. J'ai des frères qui ont fait plusieurs guerres. Moi, j'ai combattu pour Israël.»

Le mouton noir

«Il y a des militants souverainistes durs dans les communautés culturelles, des juifs, des arabes. J'en ai rempli un plein local dans Côte-des-Neiges, l'ancien restaurant Paesano, au moment de l'élection en 1994, des Maghrébins, des Africains, des Latino-Américains. Ça les a secoués à l'exécutif d'Outremont, mais il n'y a pas de structure d'accueil pour les intégrer au Parti québécois.»

Salomon Cohen dit son sentiment sur le lien qu'il a assumé entre les communautés culturelles: «Vous savez, ils se sentaient des nôtres par solidarité. Mais un membre influent de l'exécutif d'Outremont m'a dit: "Tu perds ton temps, Salomon."» Il conclut: «J'ai hâte qu'il y ait une ouverture plus grande.»

Il trouve que la vie est ingrate pour les militants souverainistes. «Si tu regardes la façon dont les gens comme moi sont traités, les Marco Micone, les Giuseppe Sciortino, les Umberto di Genova, on leur fait la vie dure dans les communautés. Les establishments des communautés culturelles sont subjugués par les fédéraux. Même chez les Haïtiens. J'ai parlé à l'un des candidats et c'est pareil.»

Salomon Cohen agit à titre de vice-président des Amitiés Québec-Israël depuis une dizaine d'années, une association membre du Congrès juif canadien. Les choses ont changé dans cette instance depuis trois ans. «Ils nous ont mis à l'écart, les membres sympathisants à la souveraineté du Québec. Depuis le référendum, il y a un changement radical. On nous écarte. C'est comme si on n'avait jamais été affiliés. Auparavant, on était invités du Consul général; maintenant, il faut lui tordre le bras.»

Il est vrai que l'ancien consul, Shalom Shirman, était originaire de Belgique et francophile averti. Salomon Cohen fait des différences entre les différents groupes. Il dit ceci: «Chez les juifs hassidiques, un groupe de Boisbriand a soutenu le OUI. Leur option remonte à René Lévesque. Eux, ils vivent comme en Israël. Ils s'en fichent des structures s'ils peuvent bien vivre avec leur religion.»

Il se souvient d'une discussion fort longue qu'il a eue en 1980 avec un juif hassidique en faveur de la souveraineté. «Il m'a introduit dans une vingtaine de synagogues de la communauté hassidique.» Puis un Marocain l'a accompagné aux synagogues de la communauté sépharade. Mais il dit qu'il faut s'y prendre de la bonne manière et ne froisser personne.

Pour lui, les juifs sépharades ont été détournés de leur vote naturel en 1995. «Au référendum, ils ont été déviés de leur trajectoire. J'aurais pensé que les sépharades auraient aidé les autres à s'intégrer. Mais c'est plutôt le contraire qui a prévalu. Il y a 75 000 ashkénazes à Montréal, dont environ 10 000 hassidiques, et 25 000 sépharades.» Cela lui a donné un coup, ce retournement d'opinion à la dernière minute. Or la situation ne s'améliore pas du tout, loin de là. «Le problème, c'est qu'on vit une période charnière en ce moment.»

Il s'étonne et se choque de ce qu'il voit: «Normalement, les juifs parlent quatre ou cinq langues. Mais la jeunesse parle surtout l'anglais à Montréal. Au sens culturel, le mouvement va vers l'anglais. Il m'a été impossible de trouver une carte de bar-mitsvah en français au Centre Rockland. Je trouve ça inadmissible. Les sépharades sont une des rares communautés à perdre du terrain à Montréal.»

Ce qui l'étonne le plus, c'est que Québec n'a jamais mis le système fédéral à rude épreuve. Pour lui, «le gouvernement du Parti québécois est un gentil garçon», et Salomon Cohen n'aime pas ça.

«Moi, je me sens comme un combattant de la souveraineté. Il faut pousser à bout le système canadien pour voir s'il va craquer. On ne l'a jamais fait. C'est à nous [que revient] le fardeau de la preuve. Un gouvernement du Parti libéral peut être un bon gouvernement, lui aussi.»

Il raconte que sa participation à la campagne électorale dans Outremont l'a financièrement ébranlé. Il est évident que la candidature dans un comté perdu représente un gouffre. Il conclut de cette expérience: «Personne ne me regarde et ceux qui ont travaillé pour moi ont été bafoués.»

Salomon Cohen juge que les choses ne s'arrangent pas, au contraire: «Ce n'est pas fini, l'affaire Levine. C'est une stratégie de le harceler. Il y a des centaines de gens qui sont traités comme ça.».