«« «« les 1000 jours

Changer

André Pratte

La Presse Le samedi 19 octobre 2002


Éditorial - De quelque façon qu'évoluent les intentions de vote au cours des prochains mois, tout le monde s'entend pour dire que les Québécois veulent du changement. Mais quel changement?

La montée fulgurante de l'ADQ manifeste-t-elle un simple coup de tête des électeurs, qui reviendront bientôt à leurs sens? C'est la thèse du premier ministre Landry, pour qui «changer pour changer, c'est totalement irrationnel». Nous pensons que la vague adéquiste canalise plutôt un désir de changement radical, le rêve d'une post-Révolution tranquille. Chose certaine, le changement souhaité est multidimensionnel.

Changer de gouvernement

Les Québécois, c'est clair, veulent voir une nouvelle équipe au pouvoir. Selon les sondages, six Québécois sur dix sont insatisfaits du travail du gouvernement Landry. Pourquoi? Le degré de satisfaction a cassé de plusieurs points au début de l'année, à l'époque des affaires relatives au lobbying.

Mais des facteurs de plus longue durée sont en jeu: l'incapacité du PQ à régler les problèmes dans le domaine de la santé, lui qui en est en partie responsable; les restes de la colère provoquée par les fusions municipales; la persistance du discours souverainiste, que les Québécois sont tellement las d'entendre; le style professoral (lire: arrogant) de plusieurs ministres, à commencer par Bernard Landry lui-même.

On perçoit cette arrogance dans la réaction du gouvernement à sa propre impopularité. Aux yeux des leaders péquistes, la faute en revient aux électeurs, qui ne comprennent pas à quel point ils ont de la chance d'être gouvernés par cette extraordinaire équipe!

Changer le gouvernement

Les Québécois veulent aller plus loin que remplacer l'équipe au pouvoir. L'intérêt suscité par la philosophie générale de l'ADQ révèle que beaucoup de gens, contrairement à ce qui était le cas il y a quelques années encore, sont prêts à envisager une «révolution du bon sens» à la québécoise. C'est-à-dire, une révision fondamentale du rôle de l'État.

L'idée d'ouvrir la porte plus grand au privé dans la santé aurait suscité un tollé il y a peu. Aujourd'hui, les Québécois y sont plutôt favorables. En tout cas, ils n'acceptent plus que le sujet soit tabou. Le Parti libéral, lui, n'a pas hésité à proposer le gel des budgets de toutes les missions du gouvernement pendant cinq ans, ce qui est aussi plutôt radical.

Pourquoi cette ouverture à droite maintenant, alors qu'elle s'est produite aux États-Unis et en Grande-Bretagne dans les années 1980, et en Ontario avec l'élection de Mike Harris il y a presque dix ans? L'État a longtemps eu au Québec une valeur symbolique qu'on trouve moins ailleurs. La Révolution tranquille s'est faite par l'État. Le Québec moderne, le Québec éduqué, confiant, fonceur, s'est construit à partir de l'État. Remettre l'interventionnisme en cause, n'est-ce pas fragiliser la nation québécoise? Cette peur a longtemps retenu la volonté de changement. Plus maintenant. Les Québécois n'ont plus peur.

Changer de politiciens

Comme le souhaitait dans cette page Alain Dubuc, il y a plus de deux ans, dans une série prémonitoire, les Québécois sont aujourd'hui prêts à «redéfinir les termes du débat national, non pas en fonction de ce que le Québec était, mais en fonction de ce qu'il a réussi, de ce qu'il veut, de ce qu'il peut». Les Québécois nés après 1960 n'ont pas d'attachement particulier pour les monuments de la Révolution tranquille.

Contrairement à la génération qui domine notre vie politique depuis 40 ans, ils peuvent parler de la Caisse de dépôt sans trembler d'émotion. Ils n'invoquent pas René Lévesque à toutes les deux phrases. Les libéraux avaient perçu ce mouvement en 1998. Mais Jean Charest n'a pas su l'exprimer.

Bon nombre de Québécois dans la trentaine et la quarantaine ont construit leur carrière sans sécurité d'emploi, sans profiter de la générosité excessive de l'«assurance-chômage», sans trouver un emploi garanti dans la fonction publique. Ils ont sauté de pige en pige, ont créé leur propre PME. Pour eux, le gouvernement a été un empêcheur de tourner en rond plus qu'un sauveur.

Ces gens-là ne se reconnaissent pas dans un personnage comme Bernard Landry. Ils sont de toute évidence tentés d'aller vers des politiciens qui leur ressemblent. Mais pas à tout prix.

On est peut-être en voie d'assister au premier véritable changement de la garde à Québec depuis 1960. Une génération qui s'est toute définie par la Révolution tranquille, puis divisée pour un Oui et pour un Non, céderait la place aux porteurs d'une autre culture politique.

Toutefois, rien n'est sûr. Si la nouvelle garde sort déçue de son flirt avec l'ADQ, ce qui est fort possible, quel véhicule choisira-t-elle pour prendre le pouvoir?

Changer les politiciens

Les Québécois, comme bien des Occidentaux, en ont assez de la «vieille politique.» Ils rêvent d'une politique plus franche, plus sincère. Plus efficace, aussi. Une telle politique est-elle possible?

Nul doute que l'attrait initial pour Mario Dumont vient en partie de cet espoir. Or, M. Dumont est un politicien très traditionnel: il esquive les questions plus qu'il n'y répond, il excelle dans les slogans mais faiblit lamentablement dès qu'il faut aller plus loin. À mesure que les Québécois s'en rendent compte, son étoile pâlit.

Changer le Québec

Et si, plus profondément encore, les Québécois voulaient changer leur société? C'est ce qu'annonçait le discours de Mario Dumont à Toronto, dans lequel il a parlé d'un nouveau patriotisme, le «patriotisme de responsabilité». Dans ce nouveau Québec, le gouvernement ne serait pas le seul appelé à régler les problèmes. Chaque personne serait plus libre, mais devrait assumer les conséquences de ses choix. Chacun devrait aussi participer à la solidarité sociale autrement que par ses seuls impôts. Compassion ne rimerait plus avec structures, mais avec générosité et don de soi.

* * *

Nous croyons que le vent de changement est fort. Que la société québécoise est mûre pour un nouveau départ. Ce virage, en réalité, la société elle-même l'a entrepris. Ce sont ses élites politiques et bureaucratiques qui ont le pied sur le frein.

Jean Charest a donc raison de dire que le Québec a déjà changé. Selon le chef libéral, l'enjeu des prochaines élections sera «la gestion du changement». Mais si les Québécois souhaitent un changement aussi profond que ce que nous percevons aujourd'hui, leur prochain gouvernement devra faire davantage que le gérer. Il devra faire sauter les digues.

Par contre - c'est une exigence constante des Québécois, et c'est le talon d'Achille de l'ADQ - le changement ne devra pas se faire de manière échevelée. Le changement radical et responsable: voilà l'enjeu des prochaines élections.



Arrogance ou courage

Claude Boulay
TRIBUNE LIBRE 20.10.2002



Lettre à La Presse:


Trois-Rivières, le 20 octobre 2002

M. André Pratte,

Au Québec, il y a un gouvernement qui dit aux citoyens: "Notre gouvernement est formé par un parti social-démocrate, c'est-à-dire qui cherche à mieux répartir les richesses. Notre parti préconise aussi la souveraineté pour le Québec, et nous la mettrons en oeuvre quand vous nous en aurez donné le mandat par un référendum démocratique. D'ici là, nous défendrons les intérêts du Québec dans tous les domaines, à l'intérieur du régime qui a été imposé à notre peuple. Si l'électorat, pour quelque raison que ce soit, ne veut plus d'un gouvernement qui défend ces valeurs, nous n'allons pas changer nos principes pour conserver le pouvoir à tout prix. Les électeurs auront l'occasion de voter pour un autre parti, et nous accepterons son verdict".

Vous prétendez que ce gouvernement, et les hommes et les femmes qui le forment, sont arrogants. Au contraire, je dirais qu'ils sont courageux. Leur courage est d'autant plus évident qu'il existe un parti qui grappille les éléments de son programme dans les lignes ouvertes, tout en cherchant, en même temps, à se positionner pour être porté par la propagande des médias, en grande majorité contrôlés par Propagande Canada.

Si je voulais illustrer ce que c'est que l'arrogance, je dirais qu'elle est incarnée par quelqu'un qui proclame: "Les Québécois veulent voir une autre équipe au pouvoir...Les Québécois veulent une révision fondamentale du rôle de l'état...les Québécois sont aujourd'hui prêts à redéfinir les termes du débat national...etc. etc...". Bref, une personne arrogante est celle qui prétend parler au nom des Québécois, alors qu'elle ne parle qu'en son nom personnel, ou plutôt au nom des intérêts qui la contrôlent.