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«« Nationalisme économique
De Lomer Gouin à Mouloud Khelif
Michel Venne
LE DEVOIR lundi 21 octobre 2002
Chronique - Ceux qui veulent «réinventer le Québec» arrivent quelques générations en retard. Le Québec s'est déjà «réinventé» lui-même. Ses institutions se renouvellent d'ailleurs sans cesse, aujourd'hui comme hier, au gré des époques, en fonction des besoins de la nation avec une ouverture sur le monde.
Le sociologue Fernand Dumont l'avait dit, déjà : «Contrairement à ce que l'on peut penser, nous n'avons pas été un peuple refermé sur lui-même, mais bien un peuple ouvert à tous les vents du monde. Nous avons survécu parce que nous avons assimilé les influences étrangères, et non pas parce que nous aurions sauvegardé quelque vertu originaire à l'écart du monde».
Mes pas m'ont par hasard mené récemment à l'École des hautes études commerciales de Montréal où j'ai trouvé un exemple éloquent pour illustrer mon propos. Sous l'impulsion de son directeur, Jean-Marie Toulouse, les HEC viennent de se doter d'une nouvelle appellation : HEC Montréal, tout simplement. Comme on dit HEC Paris, la capitale française où l'école montréalaise vient d'ouvrir un bureau de recrutement pour toute l'Europe.
Les origines de HEC Montréal remontent à la fin du XIXe siècle. Dans une captivante Histoire de l'école publiée en deux tomes, son ancien directeur (1982-1986), Pierre Harvey, décrit les péripéties de l'institution dont jamais personne n'aurait pu prédire l'essor dans les années 1880, alors que quelques pionniers commencent à évoquer la chose. À cette époque, les entreprises établies à Montréal appartiennent à des anglophones. Malgré les obstacles, l'école allait «finir par jouer un rôle fondamental dans le devenir économique de la collectivité francophone» et «contribuer de manière significative à la lente mais constante constitution de l'humus sur lequel devait, par la suite, s'enraciner toute une nouvelle classe d'hommes d'affaires francophones dont on peut aujourd'hui mesurer l'importance».
Sans parler, ajoute Pierre Harvey, de la contribution de ses dirigeants et de ses professeurs (ne mentionnons qu'Esdras Minville, Roland Parenteau, François-Albert Angers ou Jacques Parizeau) à la modernisation des institutions de l'État québécois.
Les HEC puiseront dans l'expérience des écoles commerciales européennes autant que dans celle des business schools américaines pour établir ses orientations dès le départ et jusqu'à maintenant.
L'école des HEC avait reçu, dès sa fondation, l'appui des autorités politiques québécoises. Le premier ministre Lomer Gouin dira au premier directeur de l'école, A.-J. de Bray, en 1905 : «Si cet établissement fournit annuellement un homme d'affaires au pays, il aura bien mérité de la patrie, il répondra à notre attente et nous ne regretterons pas les sacrifices imposés pour sa création».
L'école se voit en quelque sorte investie d'une mission nationale, qu'Esdras Minville se fera un devoir d'accentuer durant les 24 années où il en sera le directeur de 1938 à 1962. Après son départ, l'école prend un virage et privilégie moins le développement collectif mais davantage le développement des capacités individuelles de gestion, deux missions qui ne sont pas contradictoires. Nous sommes en pleine révolution tranquille.
Près de cent ans après qu'une poignée d'étudiants eurent inauguré l'école, dans une salle sommairement meublée d'un modeste immeuble sis au coin des rues Viger et Saint-Hubert, HEC Montréal dispose maintenant, sur la montagne, d'un campus ultra-moderne et figure au palmarès des meilleures écoles de gestion dressé chaque année par le Wall Street Journal. 60 % des étudiants inscrits au MBA proviennent de l'étranger, comme 10 % de l'ensemble de sa clientèle étudiante qui provient de 60 pays, dont un contingent d'étudiants chinois. HEC Montréal a aidé à créer une école de gestion en Algérie, une autre au Cameroun et dirige un programme de MBA à Bucarest où sont formés de futurs enseignants roumains qui pourront prendre la relève.
Fin septembre, une équipe d'étudiants de HEC Montréal a terminé au deuxième rang dans une compétition internationale, The Economist Business Challenge. Cette compétition télévisée, organisée par World Affairs en collaboration avec le magazine The Economist, mettait aux prises les concurrents de HEC Montréal avec ceux des universités américaines Harvard, Duke, Yale notamment et les universités canadiennes dont Toronto (qui a remporté la compétition) et McGill. Le capitaine de l'équipe de HEC Montréal s'appelait Mouloud Khelif.
Étudiant d'origine algérienne formé en France, Khelif a choisi de faire son MBA à Montréal où se trouvaient réunies des conditions exceptionnelles : une expérience nord-américaine, un MBA en français, réalisé en 54 semaines au lieu de deux ans ailleurs, et à un prix imbattable, dans une ville avec une qualité de vie incomparable.
Après avoir été le creuset du nationalisme économique québécois, HEC Montréal est devenue ambassadeur du Québec à l'étranger, exporte nos connaissances, nos méthodes, notre dynamique faite de la synthèse des courants américain et européen, et qui attire ici, parmi ses étudiants et dans son corps professoral, des compétences et des idées.
Preuve que le Québec a déjà changé, sans oublier d'où il vient. Preuve aussi que le nationalisme, loin d'avoir nui au Québec, comme je l'ai lu ailleurs, fut et reste un des moteurs de son développement collectif autant que du développement des individus qui composent la nation.
Michel Venne est directeur de L'annuaire du Québec, chez Fides.
vennem@fides.qc.ca
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