|
«« «« les 1000 jours
Question nationale
Les Québécois déracinés? «Beaucoup de Québécois affichent ce qu'on peut appeler une ignorance militante»
Pierre de Bellefeuille Membre du Cercle Godin-Miron
Claude-G. Charron Membre du Cercle Godin-Miron
Jean-Marc Léger Membre du Cercle Godin-Miron
LE DEVOIR, mercredi 13 novembre 2002
L'état de la société québécoise, dont la conjoncture politique est un reflet inquiétant, évoque une crise des valeurs et suscite une incertitude qui contraste avec l'élan de confiance qui avait marqué la Révolution tranquille. Cet aggiornamento, point tournant de notre histoire, n'est vieux que d'un peu plus d'une génération, mais il est déjà en train de céder le pas au piétinement, sous l'influence d'un mauvais modernisme: culte des modes, adulation des vedettes jetables, ignorance militante. La Révolution tranquille devait marquer notre âge adulte. Or, nous voici en pleine adolescence.
Malgré l'aphorisme de Hermann Hesse, selon qui «appartenir à une époque, c'est être incapable d'en comprendre le sens», il n'est pas interdit d'essayer.
Les temps ont changé
Notre taux de natalité, un des plus faibles au monde, et notre taux de suicide chez les jeunes, un des plus élevés, n'évoquent-ils pas un refus de vivre ? La dislocation de la famille, la fragilité des mariages et autres unions ne révèlent-elles pas un déplacement des valeurs ? À l'époque de la revanche des berceaux, la famille fut notre planche de salut. Mais les temps ont bien changé. Pour des raisons obscures, certains considèrent aujourd'hui la famille comme une valeur de droite. Elle est, bien sûr, un facteur d'ordre, mais l'éducation familiale n'est-elle pas source de justice, premier souci de la gauche ?
Quelles seraient donc les prétendues nouvelles valeurs, au moins implicitement ? L'argent à coup sûr, l'argent sous toutes ses formes, qui a pris une importance démesurée dans toutes les sociétés occidentales et dans de vastes régions du reste du monde. L'effondrement du communisme en Europe a permis au capitalisme d'imposer la loi du profit plus effrontément que jamais. L'État québécois lui-même, par les loteries et les casinos, stimule le culte de l'argent-roi. Ensuite, le primat de la consommation dans tous les domaines, encouragé par une publicité débridée. Et puis la société du spectacle avec le culte puéril des vedettes de toute espèce, et les modes qui assurent la suprématie de l'éphémère. Tout devient «jetable après usage».
Certains diront que ce sont là des préoccupations «ringardes», selon un terme à la mode là aussi. Mais il s'agit plutôt de préoccupations permanentes qui nous placent en face de l'essentiel. En même temps qu'il accomplissait sa Révolution tranquille, le Québec subissait les contrecoups du concile Vatican II. Pendant que l'État s'affirmait, l'Église renonçait au rôle dominant qu'elle exerçait depuis un siècle dans l'éducation et la santé. La pratique religieuse a chuté. Le magistère moral a disparu, mal remplacé par une morale civique affirmant certains droits mais oubliant les devoirs et les responsabilités.
Les Canadiens français que nous étions sont devenus des Québécois. La situation ne commandait-elle pas que nous soyons les deux à la fois, en solidarité avec nos frères et soeurs des autres provinces ? Ce choix difficile s'est accompagné d'un certain chauvinisme. Nous avons alors traversé une période joualisante. Pour certains nationalistes égarés, nous ne parlions plus français, nous parlions notre propre langue, le «québécois». La porte était alors ouverte à un laxisme déplorable.
L'écrivain François Hertel tempêtait, dès 1967, contre le relâchement de nos liens avec la France. Enquêtes et sondages confirment qu'aujourd'hui, les moins de 35 ans ne s'intéressent à peu près pas à la culture française. Il s'ensuit une américanisation qui, pour n'être pas délibérée, n'en transforme pas moins notre identité. Il n'est pas certain que les travaux intellectuels qui insistent sur notre «américanité» n'ajoutent pas à ce glissement.
Ignorance militante
Ainsi désemparés, beaucoup de Québécois affichent ce qu'on peut appeler une ignorance militante. On ne va plus à l'école pour entrer dans l'univers des connaissances, mais afin de se qualifier chétivement pour un quelconque emploi, celui-ci donnant accès à l'«assurance-emploi», c'est-à-dire à des prestations curieusement appelées «le chômage». Adieu la nécessaire «culture générale». Adieu l'idéal. Adieu les bâtisseurs de pays. Les écoliers ont le sentiment que bien parler, s'intéresser à la culture, c'est mal vu, ça peut même susciter l'ostracisme.
Qu'en est-il alors de la politique ? Elle est de plus en plus discréditée, dans toutes les couches d'âge. Se désintéresser de la politique, c'est renoncer à être citoyen. C'est refuser de s'acquitter d'une responsabilité vitale. Tous ne sont pas tenus de s'engager en politique, mais tous ont l'obligation de se munir d'une information minimale, notamment pour n'être pas pris au dépourvu lorsque survient une élection ou une consultation.
Le cirque est à Ottawa
La politique n'est qu'un cirque, décrète chaque semaine la chaîne de télévision dont les patrons sont à Ottawa. Ceux-ci savent qu'il y aura bientôt des élections au Québec. S'il y a un cirque, c'est bien à Ottawa qu'il se trouve, avec Groupaction et les autres combines, sous la férule du maître de piste Jean Chrétien dont la dernière invention antiquébécoise est de s'en prendre aux délégations du Québec à l'étranger. L'Ontario et d'autres provinces ont aussi des délégations à l'étranger. Mais cela, on n'en a cure.
Chrétien parachève l'oeuvre antiquébécoise de Trudeau, le panache en moins. Déracinés, enfermés dans notre «province», nous piétinons.
L'histoire nous enseigne malgré tout que l'espoir n'est pas perdu. Ce peuple, dont René Lévesque disait qu'il est «peut-être quelque chose comme un grand peuple», a des ressources. Il est peut-être excessif d'en faire un modèle, à l'instar des fabricants d'images, mais une certaine fierté ne lui est pas interdite. Cette fierté, on voudrait la voir grandir, avec la volonté de puiser dans la richesse de nos origines.
|