«« les 1000 jours

Relancer le PQ et son option

Louis Cornellier

LE DEVOIR samedi 23 et dimanche 24 novembre 2002


Essais - Devant un PQ en baisse de popularité, une gauche indépendantiste plus radicale qui ne lève pas, un certain recul de l'idée d'indépendance et la montée de l'ADQ dans les sondages, les souverainistes sociaux- démocrates semblent plutôt perdus et démunis. Que faire, se demandent- ils, pour renverser la tendance, briser l'indifférence apparente à l'endroit de leur option et reprendre l'initiative sur la scène politique québécoise?

Dans Souverainistes, que faire ?, le collègue Michel Venne, directeur de L'Annuaire du Québec chez Fides et chroniqueur en ces pages, s'attaque à cette problématique en formulant un programme susceptible de relancer le PQ et son option.

Il importe d'abord, écrit-il, de «se réconcilier avec l'idée de la souveraineté du Québec», un projet plus actuel que jamais, peut-être, en cette ère de mondialisation : «Quand on n'a pas de pays, non seulement on est exclu des forums internationaux, mais on est privé d'une représentation de soi-même à l'échelle planétaire. [...] Comment la mondialisation facilite-t-elle cette transition ? Comme il n'y a plus, aujourd'hui, de pays économiquement isolés les uns des autres, les échanges ne sont plus entravés par les frontières nationales. Ainsi, que le Québec ne fasse plus partie du Canada ne diminuerait en rien sa capacité de commercer avec les pays étrangers.»

Comme il l'avait fait dans son précédent essai intitulé Les Porteurs de liberté, Venne présente ensuite les raisons de la souveraineté sous la forme d'un argumentaire composé de sept principes fondamentaux : la liberté (décider par nous-mêmes), la responsabilité («Nous n'aurions que nous à blâmer»), l'identité («Comment gagner si l'on cache la raison la plus profonde de faire un pays ?»), la citoyenneté («L'identité québécoise, de culturelle qu'elle est aujourd'hui, deviendrait civique»), la solidarité («Être responsable de soi-même, c'est aussi être responsable les uns des autres»), la démocratie (les Québécois «souhaitent que le pouvoir se rapproche d'eux ou, mieux encore, ils souhaitent se rapprocher du pouvoir afin de l'exercer») et la confiance («Réussir la fondation de ce nouveau pays, sans violence, [...] aura de quoi nous donner confiance pour affronter le monde et pour affronter l'avenir»).

Partisan d'un souverainisme actualisé, en phase avec les aspirations des Québécois d'aujourd'hui et tourné vers l'avenir plutôt que vers un passé dont il s'agirait de corriger les injustices, Venne insiste sur la nécessité de faire sortir le projet de l'axe canadien, de l'ornière des chicanes fédérales-provinciales, afin de le présenter sous un jour nouveau et plus mobilisateur : «Mais le projet souverainiste doit d'abord viser l'inscription du Québec dans le monde plutôt que la redéfinition des liens avec le Canada.»

La souveraineté, cela dit, aussi légitime et nécessaire soit-elle, comme les arguments présentés ci-dessus cherchent à l'établir, ne se fera pas toute seule, n'adviendra pas par magie. Elle se fera par une décision libre, prise par des citoyens qui iront de l'avant dans la mesure où ils auront la conviction qu'elle contribuera à améliorer leur sort et celui de la collectivité, en fonction des sept principes mentionnés.

Que doivent faire les souverainistes (les péquistes, pourrait-on écrire, puisque Venne ne fait pas la distinction), alors, pour convaincre les Québécois de s'engager dans cette voie ? Trois choses : sauver le pays réel, proposer un nouveau modèle québécois et rompre avec l'obsession référendaire pour mieux mettre en oeuvre une démarche préparatoire de la souveraineté.

Sauver le pays réel, cela veut dire, pour Venne, «adopter un programme politique en lien avec les enjeux du moment, tels que les perçoit le groupe social dominant, c'est-à-dire la classe moyenne». Puisque, «lorsque les souverainistes sont au pouvoir, beaucoup de citoyens ont le sentiment de vivre "la souveraineté à l'essai"», le PQ, s'il veut mener son option à la victoire, a donc le devoir de montrer qu'il peut, mieux que ses adversaires, répondre aux préoccupations d'aujourd'hui en ce qui concerne la famille (amélioration des programmes de garderies, de congés parentaux), l'école (lutte contre l'abandon scolaire, contre l'inégalité des chances, relance, donc, de l'école publique), la santé (préserver l'accessibilité et l'universalité du système par la création d'une caisse-santé publique), le pouvoir aux citoyens (encourager l'action communautaire), la vitalité des régions et la protection du territoire.


Plus encore, ajoute Venne, il faudrait d'urgence «renouveler le bon vieux modèle québécois», transformer notre social-démocratie en «post- social-démocratie» pour l'adapter aux réalités de la société postindustrielle. Maillon faible de la réflexion de l'essayiste, cette section au sujet de la redéfinition du rôle du gouvernement au XXIe siècle manque de précision et ne convainc pas.

Que veut-il dire, au juste, quand il affirme que «les néo-sociaux- démocrates [...], que je préfère appeler les progressistes, ne peuvent laisser aux libéraux le monopole de la liberté» ? Ajouter à une obsession de la classe moyenne (et les classes populaires, elles ?), cette invitation euphémique à une réduction, fût-elle stratégique, du rôle de l'État inquiète un peu. On sent chez Michel Venne un «blairisme» assez prononcé qui ressemble trop à un positionnement centriste pour susciter l'adhésion des sociaux- démocrates les plus militants. Va pour le souci de la classe moyenne, mais pas au point d'en faire l'unique critère de l'action gouvernementale. La véritable solidarité, sur laquelle insiste souvent Michel Venne, ne saurait se réaliser dans le cadre d'un devenir petit-bourgeois du modèle étatique, tel que souhaité, s'il faut en croire ses récentes réflexions publiques, par un Joseph Facal, par exemple.

Enfin, quant à la stratégie souverainiste comme telle, Venne propose un programme en trois temps : pas de référendum au cours du prochain mandat, plutôt un engagement formel dans une démarche préparatoire visant à établir clairement le cadre du Québec souverain à venir et un référendum gagnant dans le mandat subséquent. «Scénario de l'irréel», lui a répliqué Michel David : comment le PQ, en effet, déjà victime de l'usure du pouvoir, peut-il espérer obtenir encore deux mandats successifs ? Venne, pourtant, convaincu que le PQ a plus et mieux à offrir que ses adversaires politiques, reste volontariste. Pour lui, attendre que les choses se passent, c'est se condamner à l'impuissance. L'action politique militante doit savoir créer la conjoncture plutôt que s'y soumettre.

Ouvrage plus circonstanciel que Les Porteurs de liberté, qui s'attachait essentiellement aux principes de la souveraineté, Souverainistes, que faire ? a le mérite d'avancer des propositions concrètes, exigeantes mais pas irréalistes, dirait Michel Venne, afin de remettre la souveraineté et la social-démocratie à l'ordre du jour. Les mois prochains pourraient rendre caduc son programme stratégique sans pour autant discréditer ses fondements. Reste à savoir si les péquistes auront assez de ressort pour remobiliser, dans le sens souhaité par Venne, une population tentée par la petite politique provinciale à saveur libérale ou adéquiste.