«« Souveraineté et sports

Pierre Foglia et le « damage control »

Claude Boulay
Trois-Rivières TRIBUNE LIBRE le 16 décembre 2002

L’article de Pierre Foglia (La Presse, 02-12-14), au sujet du comportement de l’entraîneur Dave Johnson envers la nageuse Jennifer Carrol, est un bel exemple de « damage control ». Avant de traiter de l’article de Foglia, permettez-moi d’expliquer et d’illustrer par quelques exemples ce qu’est le « damage control », tel que pratiqué par les journalistes/agents de propagande de Gesca.

On sait qu’une des fonctions de ces journalistes est d’empêcher les Québécois de voir le vrai visage du Canada. Mais qu’arrive-t-il lorsque la nouvelle est trop grosse et qu’elle traverse le mur de désinformation? Dans de tels cas, il faut que quelqu’un se sacrifie et fasse le travail nécessaire pour limiter les dommages.

On l’a vu lors de la publication de l’ouvrage de Normand Lester Le livre noir du Canada anglais. Il était bien difficile de cacher la nouvelle : l’auteur avait été suspendu par Radio-Canada, un fait sans précédent. L’affaire était tellement grave, le retentissement de la nouvelle était si grand, que les patrons ont envoyé tout un peloton de braves soldats au front. Tour à tour, Michèle Ouimet, André Pratte, Lysiane Gagnon et Pierre Foglia ont contribué leur petit couplet.

Voici quelques autres exemples, d’un passé moins récent. En 1996, Jean Chrétien a cherché à imposer Jean-Louis Roux comme lieutenant-gouverneur du Québec. Malheureusement pour les deux compères, il fut révélé que Roux avait autrefois fièrement arboré l’insigne nazi. La Presse a immédiatement publié des lettres de Gérard Pelletier et Jacques Hébert à la défense de Roux. La teneur de ces lettres était qu’il ne fallait pas blâmer ce dernier, mais la société québécoise tout entière, qui à l’époque, aurait flirté avec ce genre d’idées. Il valait mieux, en effet, commettre cette calomnie contre tout un peuple, que d’avouer la parfaite imbécillité de Jean Chrétien.

Pour faire bonne mesure, Nathalie Petrowski y allait d’un article dans le même sens, cherchant à faire croire que non seulement c’était vrai de la société québécoise d’avant-guerre, mais que ce l’était encore en 1965. Elle en voulait pour preuve le bon accueil fait à l’ancien chef nazi Adrien Arcand. Voici la lettre que j’ai adressée à La Presse à cette occasion, lettre qui, bien entendu, ne fut pas publiée.

Madame Nathalie Petrowski, pour apporter sa contribution au « damage control » décrété à La Presse en faveur de Jean-Louis Roux, rappelle que, le 14 novembre 1965, « 900 amis se sont réunis pour témoigner leur estime et leur amitié à un chef (Adrien Arcand, leader nazi interné durant la deuxième guerre mondiale…) Neuf cents amis, en pleine révolution tranquille, ça fait beaucoup de monde à la messe. »

Elle ajoute : « Je n’ai aucune idée de qui étaient ces gens. Fédéralistes? Nationalistes? Mystère. »

Il faut croire que Mme Petrowski n’a pas accès aux archives de La Presse et du Devoir. Autrement, elle aurait pu informer ses lecteurs :

Que ceux qui étaient réunis au Centre Paul-Sauvé ce soir-là étaient membres et sympathisants du Parti de l’Unité du Canada, dont Arcand étaient le chef.

Qu’étaient présents à cette assemblée Jean Jodoin, candidat défait du Parti Progressiste Conservateur, et Gilles Caouette, fils de Réal Caouette, grand pourfendeur de « séparatisses ».

Qu’étaient également présentes des délégations de Toronto, du Nouveau-Brunswick et de la Nouvelle-Écosse.

Que M. Arcand a tenu à remercier M. Pierre Elliott Trudeau, nouveau député de Ville Mont-Royal, et M. George Drew, ancien chef du Parti Progressiste Conservateur, pour s’être portés à sa défense lors de son internement.

Il n’y a aucun mystère, Mme Petrowski. C’était une réunion de braves fédéralistes.

En 1998, David Levine fut nommé au poste de directeur d’un nouvel hôpital à Ottawa. Il y eut alors une vociférante levée de boucliers dans toute la capitale fédérale, parce que M. Levine avait été candidat du Parti Québécois 16 ans auparavant.

Encore une fois, il était bien difficile de cacher la nouvelle et les débordements de haine auxquels elle a donné lieu. Les « hearings » étaient télédiffusés et les Québécois pouvaient voir les intervenants et entendre leurs propos racistes. Cette fois, c’est à Mme Lysiane Gagnon qu’est revenue la tâche de réparer les pots cassés. Elle a pondu trois articles sur le sujet (les 25, 26 et 28 mai 1998).

Des racistes, qu’elle qualifie d’exaspérés et angoissés, Mme Gagnon dit : « Ces sentiments sont compréhensibles… » Plus loin, elle insinue : « Combien de hauts fonctionnaires l’ex-premier ministre Parizeau a-t-il remerciés parce qu’ils n’étaient pas assez souverainistes? ». Elle ne cite aucun nom et elle serait bien en peine de nommer un directeur d’hôpital qui aurait été congédié parce qu’il n’était pas souverainiste.

Dans son dernier article, elle va jusqu’à prétendre (en citant une chronique de The Gazette!!) que M. Levine était un péquiste déçu et qu’il n’était plus souverainiste. Une invention, bien entendu, puisque M. Levine s’est présenté comme candidat péquiste lors d’une élection partielle plus tôt cette année.

Il faut comprendre que, dans une intervention de « damage control », il n’est pas nécessaire de s’en tenir aux faits, ni de présenter des arguments bien intelligents. Il s’agit de semer le doute dans la population et, surtout, de faire plaisir aux patrons, qui exigent une action.

l’entraîneur Dave Johnson

Revenons-en maintenant au cas de l’entraîneur Dave Johnson. Selon lui, le geste de Jennifer Carroll, d’avoir porté le drapeau du Québec sur le podium, lors des Jeux du Commonwealth, était « égoïste, irrespectueux, fâcheux et le plus embarrassant que j’ai vu par un nageur canadien pendant toutes mes années dans le sport. Un tel geste a rendu malade une équipe déjà fragile et est impardonnable ». Après que ses paroles eurent été rendues publiques, Johnson s’est excusé envers les Québécois. Il a réussi le tour de force de rendre ses excuses plus insultantes que les propos originaux : « I love Quebec, I love poutine, I love Montreal smoked meat. There you go ». Considérant le ton sur lequel c’était dit, ce “There you go” signifiait « Êtes-vous contents, là, les ti-z-enfants? »

Voilà l’incident, et le personnage qu’il fallait réhabiliter. Mme Louise Leduc s’était essayé le vendredi (La Presse, 02-12-13). « Le Parti Québécois ne pouvait espérer plus beau cadeau ». C’est là une technique de prédilection chez les agents de propagande de La Presse. Lysiane Gagnon l’avait utilisée lors de l’Affaire Levine. On ne dit pas « Mes patrons sont malheureux parce que nos efforts de propagande risquent d’être compromis par ce malencontreux incident ». Non, il faut déclarer que l’affaire fait plaisir à l’ennemi. Dans le cas présent, cette tactique a l’avantage d’insinuer que le Parti Québécois se réjouit du fait qu’une athlète soit insultée et punie pour avoir porté le drapeau du Québec. Plus loin, Mme Leduc écrit « De voir des politiciens intéressés défendre un à un des athlètes n’est cependant pas moins dangereux que de laisser des fédérations sportives donner dans l’arbitraire le plus crasse ». Une autre technique chère aux propagandistes, renvoyer dos à dos les deux parties, celui qui fait preuve de discrimination et celui qui défend la victime.

Il faut croire que l’intervention de Mme Leduc n’était pas suffisante, car le lendemain, c’est Pierre Foglia qui est conscrit pour la cause. Premièrement, il avance que la nageuse n’est pas championne du monde, parce que le 50 mètres dos n’est pas une discipline olympique. Ne cherchez pas la logique dans cet argument. Comme je l’expliquais plus haut, la logique n’est pas un élément indispensable dans une intervention de « damage control ».

Autre idiotie : Johnson a étudié à McGill, donc il n’est pas raciste. Pour avoir étudié moi-même à McGill, je suis bien placé pour dire que ceux qui y ont étudié ne sont pas tous des racistes. Et pour dire aussi que cette institution sécrète sa bonne part de colonisateurs. MM. Robert Libman et Keith Henderson y ont étudié; MM Stephen Scott, Marc Angenot et Don Donderi y enseignent...

Autre idiotie : Johnson est un bon « coach ». S’il n’a pas inscrit Yannick Lupien au 50 mètres libre à Sydney, c’est une simple erreur. Une erreur de bon « coach », de ne pas inscrire son meilleur nageur?

Autre idiotie : Si Lupien a battu le record canadien du 100 mètres libre, le mérite ne revient pas à l’athlète. Non, le mérite revient au « coach », qui l’a fait partir premier au relais 4 x 100. Figurez-vous qu’il avait « senti que Lupien avait un record dans le corps et lui a donné la chance d’aller le chercher ». On se demande qui est le plus fort, l’instructeur qui sent ce que l’athlète a dans le corps, ou Foglia qui sent ce que l’instructeur sent!

Autre idiotie : Parlant de l’élimination de Nadine Rolland, lors des Jeux du Commonwealth, Foglia se vante : « Nous étions quelques-uns à savoir qu’elle ne ferait pas la finale ». N’est-ce pas qu’il est fort, le Foglia? Vous n’avez qu’à lui demander. Et si vous voulez savoir si Dave Johnson est fort, vous n’avez qu’à demander à Foglia, qui le demandera à Johnson.

J’ai écrit, ou laissé entendre, que les journalistes/propagandistes, à La Presse, étaient désignés chaque fois par leurs patrons pour faire du « damage control ». Ce n’est peut-être pas le cas. Après tout, ils sont sûrement capables de flairer ce qui va les maintenir dans les bonnes grâces de leurs maîtres.

On notera que, pour son article, Foglia a été bombardé en première page.


Une autre histoire

Pierre Foglia
La Presse Le samedi 14 décembre 2002

Mais avant de vous raconter une autre histoire, résumons celle que vous connaissez. La nageuse Jennifer Carroll, déjà championne du monde en titre, gagne la médaille d'argent aux Jeux du Commonwealth; c'était l'été passé, à Manchester. Sur le podium, elle agite un petit drapeau du Québec. Sans aucune ostentation. Québécoise, elle saluait les gens de sa province, comme l'ont déjà fait, à d'autres jeux, des athlètes de la Saskatchewan et de Colombie-Britannique.

L'entraîneur-chef de l'équipe canadienne de natation, Dave Johnson, a sauté les plombs. Il a traîné la jeune femme devant un comité de discipline convoqué en pleine nuit. Par la suite, il recommandera à Natation Canada de la suspendre pour six mois. Il rédigera un rapport outrancier, dans lequel on relève des accusations définitives, du genre de celle-ci: «ton geste a rendu malade toute l'équipe canadienne».

En novembre dernier, tout en lui faisant la leçon comme à une petite fille -tu nous promets de ne pas recommencer?-, Natation Canada absout Jennifer: pas de suspension. Entre-temps, la nageuse a perdu son «carding», 13 000 $ par année. Officiellement parce qu'elle ne s'est pas présentée aux championnats canadiens, une semaine après les Jeux du Commonwealth. Mais pouvait-elle s'y présenter et surtout y performer après avoir été répudiée publiquement par le coach national?

L'histoire est sortie dans la chronique de mon collègue Michel Blanchard dimanche dernier. Depuis, c'est le grand brouhaha. Comme on pouvait s'y attendre, les Richard Legendre, Bernard Landry, Gilles Duceppe sont montés aux barricades. Mais aussi Mme Sheila Copps et le secrétaire d'État au sport amateur, M. DeVillers (qui relève de Mme Copps). Aux dernières nouvelles, M. DeVillers exigeait des mesures disciplinaires contre Dave Johnson. Qui va probablement perdre sa job.

C'est l'histoire telle qu'on l'a racontée. Je vous en propose, ici, une nouvelle version.

* * * * * * * * * *

Ce qui m'a d'abord écorché les oreilles dans tout ce brouhaha, c'est qu'il y était question d'une championne du monde de natation. Ciel, une Canadienne, une Québécoise même, championne du monde de natation? Quelle nage? Quelle distance?

Vous dites le 50 mètres dos? En petit bassin?

Ce n'est pas une distance olympique. Le 50 mètres dos est nagé depuis trois ou quatre ans seulement, on y trouve un niveau de compétition qui n'a absolument rien à voir avec les distances olympiques, et en plus, il s'agissait des championnats du monde en petit bassin. Cela nous donne une championne du monde un tantinet folklorique. Et non, je ne chique pas la guenille. J'ajuste votre appareil. Jennifer Carroll est une très bonne dossiste, une late bloomer à 21 ans, un énorme potentiel, mais pour l'instant, sur 100 mètres dos (la vraie affaire), elle ne se classe pas dans les 50 premières au monde.

Pis après, me direz-vous? Pis après, je me suis posé une drôle de question, figurez-vous. Je me suis dit, se pourrait-il que Dave Johnson soit aussi raciste que Jennifer Carroll est championne du monde? C'est-à-dire pas tellement?

J'ai appelé des gens qui connaissent bien Dave Johnson. Qui ont travaillé avec lui, qui l'ont côtoyé à Séoul, à Barcelone, à Atlanta, où j'étais moi aussi. J'ai réveillé mes vieux contacts.

Cout'donc, Chose, tu ne m'avais jamais dit que ce Johnson est un raciste. L'est-il?

Réponse sous deux chapeaux.

Sous le premier chapeau, Johnson, l'homme. Montréalais. Il a étudié en commerce à McGill. Pas de sensibilité particulière à la différence québécoise, un bloke comme il y en a plein les rues à Calgary, où il vit. Pas le red neck, pas l'intello: entre les deux. Les Québécois l'agacent: des chialeux. Mine de rien, je viens de vous décrire à peu près 23 millions de Canadians.

Sous le deuxième chapeau, le coach: irréprochable. Totalement engagé dans son sport. Un seul critère guide ses décisions: la performance des athlètes. Un exemple patent: Yannick Lupien. À Sydney, Johnson a commis une erreur en n'inscrivant pas Yannick Lupien au 50 mètres libre. On a écrit un million de sottises là-dessus. C'était une erreur, rien d'autre. Quand Johnson s'en est aperçu, il était trop tard pour réparer. La chicane dure toujours. On ira bientôt en cour là-dessus. Or, à Edmonton, il y a un mois, pour permettre à Lupien de battre le record canadien du 100 mètres libre, c'est pas rien, Johnson l'a fait partir premier au relais 4x100. Une fleur? Non, un bon coach! Il a senti que Lupien (qu'il ne porte probablement pas dans son coeur, et il n'est pas tout seul, mais c'est une autre histoire!) il a senti que Lupien, ce soir-là, avait un record dans le corps et lui a donné la chance d'aller le chercher. Un coach qui, par ailleurs, a beaucoup innové en collaborant avec les entraîneurs personnels des nageurs. La presse sportive, qui ne sait que compter les médailles, le tient responsable de la stagnation de la natation au Canada, alors qu'il fait des miracles avec le peu de moyens qu'on lui donne.

Cela ne vous explique pas pourquoi ce coach extraordinaire est soudainement devenu complètement fou quand il a vu Jennifer Carroll agiter son petit drapeau du Québec sur le podium.

C'est qu'il vous manque un bout de l'histoire. Johnson n'aurait même pas remarqué que Jennifer Carroll agitait un drapeau du Québec si Jennifer n'était pas aussi, n'était pas surtout, la grande amie de Nadine Rolland. Vous vous rappelez la saga Nadine Rolland, juste avant les Jeux du Commonwealth? Blessée, Nadine ne s'était pas qualifiée pour les Jeux. Elle avait fait grand tapage de cette soi-disant injustice, avait mobilisé la presse, appelé les autorités à son secours -Richard Legendre se proposait de lui payer un avocat-, elle avait surtout dit, et j'en avais frémi, qu'en l'empêchant de se rendre à Manchester, on allait priver le Canada d'une médaille presque sûre. Nous étions quelques-uns à savoir qu'elle ne ferait pas la finale, et nous savions aussi qu'elle dirait que ce grand dérangement l'avait empêchée de se préparer adéquatement.

Plus populaire auprès des journalistes qu'au sein de l'équipe, l'inclusion forcée de Nadine a dérangé. C'est ce que Dave Johnson a voulu dire dans son rapport en parlant d'une équipe déjà fragile. Le grand tort de Jennifer n'est pas d'avoir agité le drapeau du Québec, son grand tort c'est d'être l'amie, l'alter ego de Nadine Rolland. Ensemble, et cela bien avant l'incident du podium, elles ont irrité Johnson jusqu'au point de rupture.

Quand Johnson a vu Jennifer agiter le petit drapeau du Québec, il savait très bien qu'elle ne disait pas Vive le Québec libre. Mais il n'a pas cru non plus qu'elle voulait remercier les gens du Québec qui la soutiennent.

Ce qu'il croit, Dave Johnson, et peut-être qu'il est parano, mais peut-être pas, ce qu'il croit, c'est que Jennifer, avec son petit drapeau, voulait le narguer: Hello Dave! De la part de Nadine et moi, va donc chier.