«« ADQ - virage fédéraliste

Dumont charme Toronto

«Rafraîchissant», entendait-on hier au Canadian Club

Kathleen Lévesque

LE DEVOIR Le mardi 24 septembre 2002

Toronto -- Pour sa première sortie dans la cour des hauts financiers, au très sélect Canadian Club de Toronto, le chef de l'Action démocratique du Québec, Mario Dumont, a livré hier un discours jugé «rafraîchissant», un discours à saveur économique qui relègue au second rang les chicanes constitutionnelles.

Le chef de l’ADQ, Mario Dumont, s’est adressé hier aux membres du Canadian Club de Toronto en passant presque sous silence la question constitutionnelle pour ne s’en tenir qu’à son programme économique. Agence Reuters

Ce n'est d'ailleurs qu'en fin de discours que M. Dumont a survolé la question nationale. «Et ce n'est pas un accident», a-t-il lancé aux quelque 200 hommes d'affaires venus l'entendre. Sans détour, Mario Dumont a dit proposer le rejet d'une certaine approche politique qui a occupé les trente dernières années de débats sociaux au Québec.

Plus tard, il a affirmé aux journalistes que «ceux qui veulent rouvrir les chicanes constitutionnelles, ils feraient une erreur de voter pour l'ADQ». «Nous, on n'a pas l'intention d'ouvrir des horizons nouveaux avec la moitié d'une patte dans les horizons du passé. On tourne la page et on avance. Je pense qu'il y a beaucoup de gens qui ont été divisés dans le passé, qui ont fait partie de camps opposés et qui veulent s'unir pour construire quelque chose de neuf», a ajouté M. Dumont.

À la presse anglophone qui insistait pour savoir si Mario Dumont était fédéraliste ou souverainiste, le chef adéquiste s'est borné à hausser les épaules en précisant qu'il n'était pas à Toronto pour rassurer qui que ce soit, mais pour faire connaître l'ADQ et son message. Il a donc parlé de prospérité, de réduction de l'interventionnisme économique, de flexibilité réglementaire et d'une nouvelle forme de patriotisme qui passe par la responsabilisation des citoyens.

S'il a indiqué qu'un gouvernement adéquiste serait «un participant sérieux et engagé» dans le système politique canadien, ce qu'il a appelé être «un solide partenaire», il a également prévenu l'Ontario que le Québec serait «un féroce compétiteur».

Vraisemblablement, la salle, dominée par des têtes grisonnantes a été sensible à la vision du chef de l'ADQ. L'ancien premier ministre John Turner a apprécié la franchise du politicien de «la nouvelle génération». «Le monde ici était très impatient de connaître son point de vue. Il s'est s'exprimé de façon franche et logique. Il a été très clair. [...] Il n'a pas parlé de Constitution, mais il a dit : nous serons des partenaires. Pour moi, ça suffit pour le moment», a commenté M. Turner.

Un autre observateur de la scène politique canadienne qui préférait conserver l'anonymat, a surtout décodé que M. Dumont n'écartait pas à tout jamais la possibilité d'un référendum en soulignant que «la question constitutionnelle n'est pas sur l'écran radar de l'ADQ comme une grande priorité pour les années à venir».

Eric Bornstein, un homme d'affaires qui était curieux comme bien d'autres d'entendre le politicien le plus populaire actuellement au Québec, a qualifié de «rafraîchissant» le discours de M. Dumont. Paul Demers, attaché politique du premier ministre ontarien Ernie Eves, a utilisé le même qualificatif. «C'est aussi très intéressant d'entendre quelqu'un parler d'économie et [dire] que les gens ont une responsabilité», a ajouté M. Demers.

Quant à savoir si Mario Dumont entend suivre les traces du gouvernement conservateur de l'Ontario qui a procédé à un dégraissage majeur de sa machine, le chef adéquiste a rappelé que le contexte québécois était différent même si la semaine dernière il réitérait la nécessité de mettre la hache dans la fonction publique. «Ce qui est important en politique, c'est de faire ce que l'on a promis», a tranché M. Dumont.

Ce dernier a ainsi présenté les quatre grands thèmes qu'un gouvernement de l'ADQ mettrait en avant. Il a d'abord dit souhaiter une plus grande prise en charge individuelle afin de mettre à l'avant-scène le talent des fonctionnaires qui offrent les services publics (en éducation et en santé, par exemple). Il faut éliminer les lourdeurs bureaucratiques, a-t-il répété.

Puis, Mario Dumont a ressorti son idée de libre-choix en santé et en éducation. Il a dénoncé pour une énième fois le système des garderies à 5 $ où les parents ont perdu, selon lui, la possibilité de décider où, quand et comment leurs enfants entrent en garderie.

M. Dumont a également souligné qu'un gouvernement adéquiste favoriserait l'implication du secteur privé dans le système de santé. Alors que son parti s'apprête à tenir son congrès dans deux semaines sur le thème de la santé, il a indiqué que c'est le financement et non la façon de donner les soins qui définit un service public. Il faut créer des solutions pour financer la santé puisqu'il est hors de question d'augmenter les impôts, a précisé M. Dumont.

Ce dernier s'est ensuite engagé à prendre ses distances des groupes d'intérêts afin d'éviter de tomber dans «la politique traditionnelle» où les partis accumulent des dettes morales pour obtenir un appui électoral.

Finalement, Mario Dumont a parlé de vision à long terme en misant sur le remboursement de la dette du Québec. «Je rejette l'approche gouvernementale du "acheter maintenant, payer plus tard"», a-t-il répété.

Ensuite, le chef de l'ADQ a proposé de simplifier la fiscalité qui est encombrée, dit-il, d'exemptions, déductions et autres crédits. La taxe à taux unique, un élément qui apparaît pourtant en bonne place dans le programme adéquiste, a été noyée dans les nombreux changements à faire.

Le président de Canam Manac, Marcel Dutil, qui affiche fièrement son appui à «100 % à Mario» et qui a d'ailleurs accepté de présider la campagne de financement de l'ADQ, ne cachait pas hier son enthousiasme devant l'accueil qui a été réservé à M. Dumont. M. Dutil estime que le chef adéquiste a l'étoffe d'un premier ministre. «Il a 32 ans. Il sait où il va. Il va rencontrer des obstacles, mais il est honnête», a affirmé l'homme d'affaires québécois.

Un des membres fondateurs de l'ADQ, l'avocat Jacques Gauthier, ne s'étonnait pas de la réaction des hommes d'affaires présents au dîner du Canadian Club. «Je pense que les gens ont hâte que l'on passe à autre chose, croit M. Gauthier. [...] Les Québécois peuvent être entrepreneurs. Ils peuvent être créatifs. Ils peuvent donner du fil à retordre à leurs compétiteurs aux niveaux économique et financier. C'est pour nous [à l'ADQ], un challenge qui est beaucoup plus captivant [que la question constitutionnelle]», a-t-il ajouté.

Le président de la Banque nationale du Canada, Léon Courville, que l'ADQ courtise pour être candidat lors des prochaines élections générales, était également présent à cette conférence.

Cette visite au Canadian Club revêtait sans contredit de l'importance pour Mario Dumont et son parti. «C'est important pour les gens de voir que le parti est pris au sérieux et que lorsque l'on est invité aux grandes tribunes du Canada, les gens écoutent», a reconnu M. Dumont.

Chose certaine, comme l'a souligné sourire en coin un observateur québécois au moment de quitter la salle, «Mario Dumont est coiffé comme les gens d'ici aiment».