«« ADQ - virage fédéraliste

Paul, Mario and I...

Michel Vastel

Le Soleil Le mardi 24 septembre 2002

Verra-t-on un jour un premier ministre de l'Ontario, Dalton McGuinty par exemple, inaugurer une nouvelle ère de coopération entre Toronto, Ottawa et Québec en tutoyant ses collègues Paul Martin et Mario Dumont ? Il faudrait que les trois gagnent leurs élections d'ici un an. On peut toujours spéculer. Prudent, le chef de l'Action démocratique du Québec ne parle pour l'instant que d'un « hypothétique (eventual en anglais) gouvernement de l'ADQ ».

En juin 1985, Mario Dumont n'avait que 15 ans alors, un illustre inconnu, plutôt gauche et pas très beau, prenait le pouvoir à Queen's Park. Il connaissait à peine Brian Mulroney, et encore moins Robert Bourassa. Mais cela n'empêcha pas ce chef libéral, David Peterson, de rêver de Sainte Alliance dans le triangle d'or de la politique canadienne: «Brian, Robert and I...», répétait-il à l'envi.

Las ! Le triangle s'est rapidement métamorphosé en cercle vicieux quand les trois compères se mirent à parler de... Constitution !

Pas étonnant que le discours de Mario Dumont se soit articulé autour de deux thèmes : le Québec sera un partenaire sérieux et un concurrent féroce ; et non ! il ne parlera plus jamais de Constitution. À 32 ans, le chef de l'Action démocratique du Québec a droit à ses rêves. Mais s'il devient premier ministre, la réalité va le rattraper très vite.

D'abord, ce jeune homme est bien ingrat de lever ainsi le nez sur les affaires constitutionnelles alors que ce sont elles qui l'ont mis au monde, politiquement s'entend bien sûr !

S'il n'y avait pas eu ces cinq folles années, de 1987 à 1992, largement consacrées à la définition de la place du Québec dans la fédération canadienne — l'Accord du lac Meech que Peterson a signé puis auquel il s'est opposé, l'échec du même Accord auquel les proches de Peterson ont largement contribué, puis le rapport Allaire et ce furieux congrès du Parti libéral du Québec, puis la Commission Bélanger-Campeau sur l'avenir politique du Québec, puis le référendum de 1992 sur l'entente de Charlottetown qui poussa Mario Dumont à rompre ses attaches avec le PLQ — , l'étudiant de Concordia et président des Jeunes libéraux ne serait pas né. Et s'il n'y avait pas eu un autre référendum en 1995, dont il fut un protagoniste important, le chef de l'Action démocratique n'y aurait pas acquis une crédibilité de chef de parti officiel à l'Assemblée nationale.

En somme, Mario Dumont promet de ne plus parler de référendums ni de Constitution parce qu'il n'en a plus besoin pour gagner des élections...

Cette tribune du Canadian club de Toronto — encombrée de la présence d'un John Turner qui ne constitue pas vraiment une caution pour un chef voulant incarner le changement ! —, et les tables éditoriales du magazine Maclean's et du National Post, constituaient tout de même une sorte de consécration. Les Québécois aiment bien que leurs chefs soient pris au sérieux à l'extérieur, surtout en Ontario, une province pour laquelle ils nourrissent une sorte d'envie secrète.

Devant la même audience, en 1994, Jacques Parizeau avait comparé la vie politique canadienne à une visite chez le dentiste. Mario Dumont leur a proposé une séance de massage. C'est moins stressant et ils ont aimé.

Le chef de l'ADQ avait fait provision de savoureux one liners, ces formules bien tournées qui déclenchent les rires d'un auditoire autrement peu porté à la chose : « La compassion n'implique pas nécessairement l'étatisme » ; « Il est possible de redistribuer la richesse sans décourager pour autant la volonté de la créer » ; « L'État peut assurer l'accessibilité aux services publics sans pour autant les dispenser lui-même. » Après 30 ans de Bourassa, de Lévesque ou de Parizeau, cela sonnait comme un chant de sirène.

Un chef québécois amusant et qu'on n'est pas obligé de détester, c'est le rêve à Bay Street. Surtout lorsqu'il promet de supprimer les irritants de la paperasserie administrative, de baisser les impôts, et de se conduire en bon et loyal partenaire. Quelque méchante langue rappellerait tout de même à Mario Dumont qu'en affaires, la loyauté n'existe pas. C'est pour cela que l'Ontario est mieux développée et plus riche. « xSùzzsLoyal partenaire et féroce concurrent de l'Ontario ? » Quel premier ministre du Québec oserait raconter cela aux ouvriers de General Motors ?

Mais ce qui a fait le plus plaisir aux Ontariens, c'est la façon misérable dont Mario Dumont a décrit le Québec d'aujourd'hui, le sien tout de même. Jean Chrétien a fait carrière de tels discours où il dépréciait sa pauvre province — « un gros Nouveau-Brunswick ». Mais ce fut à Ottawa. Il n'y a rien qui fait plus plaisir à ces lecteurs assidus de Diane Francis que d'entendre un leader québécois avouer que son pays se situe « loin au bas de l'échelle de la richesse en Amérique du Nord ». Ou que la 401 — l'autoroute Montréal-Toronto — est l'itinéraire préféré des médecins, des chefs d'entreprises ou des travailleurs spécialisés, tous écœurés de payer trop d'impôts. Cela rappelait trop les Welcome political refugees que les Ontariens mettaient sur les panneaux d'affichage à la frontière au moment du débat sur la politique linguistique de... Robert Bourassa !

Une consécration cette visite à Toronto ? Pour les Ontariens sûrement ! Le Québec de Mario Dumont se conduira désormais comme un bon garçon. Il ne dérangera plus. Il respectera même les règles du jeu du commerce interprovincial, pour ce qu'il en reste après que nos entreprises aient écrémé le marché américain.

On peut être « porteur d'eau » sans se sentir obligé, de surcroît, de laver les pieds de ceux qui ont soif...