«« ADQ - virage fédéraliste

Et pendant ce temps-là à Ottawa...

Michel Vastel

Le Soleil Le samedi 28 septembre 2002


Chronique - Dans la capitale du Canada aussi, on a conclu que Mario Dumont ferait très bien l'affaire. Quelques indices...

Premier indice : mardi dernier, j'ai voulu vérifier, du côté de l'édifice Langevin à Ottawa, le saint des saints du pouvoir fédéral, si on s'inquiétait des déconvenues qui s'abattent sur le pauvre Jean Charest. Libéral à Ottawa, libéral à Québec : ils sont frères de sang après tout. Eh bien, non seulement semblait-on s'amuser beaucoup du succès du chef de l'Action démocratique à Toronto — la photo de « super-Mario » devant une feuille d'érable rouge de grandeur plus que nature dépassait les fantasmes les plus extravagants de Sheila Copps ! — mais on raille, avec un cynisme à peine déguisé, sur le sort du chef du PLQ : « Lui il va continuer à parler de son Conseil de la fédération ! »

À Ottawa, on n'aime vraiment pas la tangente qu'a pris le programme constitutionnel du Parti libéral du Québec. Encore moins la tournée des provinces de son expert, le député de Chapleau, Benoît Pelletier. Lui qui était, jusqu'à tout récemment, le chouchou du Langevin, est soudain tombé en disgrâce. Un mot résume l'opinion des mandarins fédéraux à l'égard des libéraux du Québec : « Dérangeants ! » !

Deuxième indice : la même semaine, le premier ministre de l'Alberta, Ralph Klein, a porté sa campagne contre la ratification de l'Accord de Kyoto sur les changements climatiques jusqu'au Mexique. Le chef du gouvernement provincial a rencontré le président Vicente Fox. Il n'y a pas eu un seul mot de ce tête-à-tête historique dans l'ensemble de la presse francophone du Québec.

Pourtant, Lucien Bouchard aussi avait voulu rencontrer le président, mais Ottawa s'y était opposé et la rencontre avait été annulée. Bouchard n'allait pas à Mexico pour critiquer Ottawa : il voulait seulement parler affaires. Klein, lui, se rend à Mexico pour faire campagne contre le gouvernement du Canada et on lui facilite les contacts au plus haut niveau. Cherchez l'erreur...

Le silence de Bernard Landry — ou de Louise Beaudoin, d'ordinaire plus prompte à relever les comportements douteux d'Ottawa à l'étranger ! —, et l'indifférence de toute la presse québécoise, démontre à quel point Mario Dumont a vu juste : le Québec ne dérangera plus parce que, pour ce faire, il faudrait évoquer le régime constitutionnel et cela, les Québécois ne veulent plus en entendre parler.

Troisième indice : Discours du Trône lundi prochain à Ottawa. Les divers lobbies ont commencé à nous alimenter de rapports et de communiqués pointant ce qui devrait se trouver dans ce Discours, et surtout ce qui ne s'y trouverait pas. On parlera sûrement de pauvreté des enfants mais avez-vous entendu quelqu'un — ministre, élu du Québec ou groupe communautaire — se demander où en sont les négociations sur les congés parentaux ? On parlera sûrement de ratification de l'Accord de Kyoto, mais quelqu'un a-t-il réclamé — à l'instar de Ralph Klein et de plusieurs de ses collègues — une rencontre au sommet de tous les chefs de gouvernement de la fédération ? On parlera sûrement d'infrastructures municipales. Mais avez-vous entendu un représentant du Québec rappeler que les administrations municipales n'ont pas le droit de recevoir des fonds de l'administration fédérale sans y être autorisées par le gouvernement provincial ?

À vrai dire, un chef politique soulève de temps à autre ces questions, c'est Jean Charest. L'ironie ultime est qu'actuellement le chef politique le plus vigilant dans la défense des prérogatives du Québec est... Jean Charest !

Quatrième et dernier indice : des campagnes au leadership se déroulent actuellement dans trois partis fédéraux. Du jamais vu en politique canadienne. Avez-vous seulement une fois entendu parler du poids politique du Québec dans le choix des nouveaux chefs ?

Pourtant, souvenez-vous de l'importance qu'on donnait aux délégués d'ici. Au Parti libéral, on en faisait même une question de principe, soulignant la nécessité d'alterner francophones et anglophones. C'est ainsi que Jean Chrétien a passé son tour en 1984, et que les amis de Paul Martin se sont souvenus, cette année, de ses origines ontariennes. Le prochain chef du Parti libéral du Canada, et donc le prochain premier ministre, sera choisi en ayant pris pour acquis les délégués du Québec : il n'est donc pas nécessaire d'y faire campagne. Ni de se poser des questions sur le sort du Parti libéral du Québec. Au fait : avec quel chef politique, de Jean Charest ou de Mario Dumont, Paul Martin préférerait-il traiter ? Peut-être faudrait-il lui poser la question un de ces jours...

Les campagnes au Parti conservateur et au Parti néo-démocrate se déroulent comme si le Québec n'existait pas... Ce qui est logique d'ailleurs puisque l'un et l'autre des deux partis n'y ont plus de membres. Quant à l'Alliance canadienne, Opposition officielle tout de même, Stephen Harper a finalement adopté, après quelques timides tentatives, l'attitude de Preston Manning : on prendra d'abord le pouvoir à Ottawa, et on s'occupera du Québec après.

Il n'y a guère que le Bloc québécois qui puisse se réjouir de cette situation. Seul sur son terrain, il pourra même profiter de cette indifférence à l'égard des autres partis, et de la déconfiture du Parti québécois, pour consolider ses acquis. Absent du pouvoir à Ottawa, et avec un premier ministre à Québec qui refuse de déranger, le Québec ne pèsera pas lourd.

Autrefois « enfant terrible » de la confédération, « société distincte » d'un Canada de plus en plus homogène, le Québec est devenu une sorte de terrain vague politique que les politiciens fédéraux contournent prudemment en attendant l'arrivée de Mario Dumont au pouvoir et, surtout, la disparition du Parti québécois. Un vrai « deux pour un »...