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Essais québécois:

Landry et les autres

Louis Cornellier
LE DEVOIR samedi 4 et dimanche 5 janvier 2003


Si le critère de l'envergure intellectuelle comptait pour quelque chose à l'heure de choisir un premier ministre pour le Québec, Bernard Landry mériterait d'être élu par acclamation. Économiste brillant et politicien à la fois pragmatique et progressiste, le chef du Parti Québécois est aussi un homme de culture, attaché au parcours historique de son peuple.

Militant social-démocrate cohérent et avisé, Bernard Landry, c'est inévitable, sera toujours, pour les uns, à gauche, trop libéral, et pour les autres, à droite, trop interventionniste. Peut-on le qualifier, alors, de centriste ? Ce serait, me semble-t-il, lui faire injure. Par les temps qui courent, un politicien qui, comme lui, insiste pour dire que «le temps est venu, comme dirait Balzac, de tailler des croupières aux idéologues qui prétendent que l'État doit se retirer de la conduite de l'économie et laisser agir les seules forces du marché» et qui rappelle que, même s'il est «vrai que notre fiscalité est l'une des plus lourdes d'Amérique du Nord», elle reste aussi «la plus sociale de notre continent», un tel politicien, donc, mérite au moins le noble titre de réformiste de centre-gauche.

Sa propension à l'économisme et son libre-échangisme enthousiaste et résolu inquiètent, de même que son parti pris en faveur d'une intégration économique et monétaire de la zone des Amériques, mais sa défense du modèle québécois, «un modèle qui cherche à dire oui à l'économie de marché tout en disant non à la société de marché, livrée aux seules forces du marché», rassure un peu à cet égard, encore que son récent appui aux propositions «minceur» de Joseph Facal entretiennent (sic) une ambiguïté de mauvais aloi. «La mondialisation des marchés, écrit-il, est incontestablement une opportunité à saisir pour le Québec.» Peut-être, aurait-on envie de lui répondre, mais un peu plus de prudence et un peu moins d'empressement seraient bienvenus en cette matière.

S'il est une cause, cela dit, que Bernard Landry défend avec une ardeur, une intelligence et une conviction irréprochables, c'est bien celle du Québec, qui donne son nom à ce recueil de textes, interventions et discours politiques. Le PQ, écrivait-il en 1984, «doit adopter la ligne de la fidélité, dans le respect absolu du rythme d'évolution du Québec». La formule résume l'oeuvre de l'homme.

Présenté, en avant-propos, avec profondeur et sensibilité, son parcours d'indépendantiste s'impose comme celui d'un patriote aux inébranlables convictions démocratiques. Il a d'abord, précise-t-il, «aimé physiquement ce pays» et «admiré le peuple qui l'habitait», avant de découvrir que «la chère nation, [qu'il avait] tendance à idéaliser, était en fait, presque à tous égards, dominée, colonisée, exploitée».

C'est l'École historique de Montréal qui, «en démontrant quelles conséquences profondes avaient (sic) eues sur nous la Conquête», lui a fait comprendre «les vraies raisons de tous ces retards». La vaste entreprise de rattrapage qu'a constitué la Révolution tranquille a révélé deux choses : l'immense potentiel de la nation québécoise et le caractère inachevé de sa lutte : «Sans un statut normal d'État indépendant, tous nos progrès demeureront entravés, plus lents, plus difficiles et menacés. Dans plusieurs cas d'ailleurs, quand elles requièrent des pouvoirs législatifs supplémentaires, des moyens financiers plus importants ou une pleine participation au concert des nations, certaines avancées deviennent carrément impossibles».

D'accord avec René Lévesque pour affirmer que le système fédéral canadien n'est pas le «goulag», Landry insiste donc sur la logique démocratique de la lutte à mener : «Je déduis de cela que l'attitude et la sémantique d'opposition à un tel système ne peuvent ni ne doivent ressembler à celles qui conviennent à la lutte contre une dictature. On doit confesser que le passé ne rend pas superfétatoire ce petit rappel».

À l'approche d'élections qui placeront les Québécois devant des choix fondamentaux quant à leur avenir national et socioéconomique, Bernard Landry, dans La cause du Québec, se présente pour ce qu'il est : un indépendantiste convaincu mais pragmatique, prêt à convaincre mais pas à contraindre, et un social-démocrate plus enclin à la modération, trop peut-être, qu'à la hardiesse. Y a-t-il, dans le paysage politique québécois actuel, mieux que cet ex-ministre des Finances capable d'intégrer, à ses discours du budget, les mots de Gaston Miron, Fernand Dumont, Pauline Julien, Pierre Perrault et Anne Hébert ?

Les premiers ministres de Gilles Proulx

Selon Gilles Proulx, le chef d'antenne gueulard et démagogue du Grand Journal à TQS, Landry, en plus d'être «l'un des politiciens les mieux ferrés pour diriger le Québec», s'avère aussi un «puissant intellectuel» et un «discoureur impeccable», mais son parti, «de nationaliste qu'il était», serait «passé trop à gauche». Ce jugement, Gilles Proulx en fait la conclusion de son essai intitulé Les premiers ministres du Canada et du Québec.

Petit ouvrage de vulgarisation historique qui présente, un à un, tous ceux et celle (Kim Campbell) qui ont occupé la fonction la plus prestigieuse des états canadien et québécois depuis 1867, ainsi que leurs réalisations, cette oeuvre intéressante mais mineure est celle d'un nationaliste de droite qui ne cache pas ses convictions. À la fois pédagogue et idéologue, Proulx essaie de s'en tenir à des résumés honnêtes et assez objectifs, mais ses opinions finissent toujours par colorer les portraits qu'il trace.

Ainsi, il parle de Montréal comme de «la deuxième ville française au monde même si on n'y parle plus le français...», il critique sans relâche les «intellos» et la «gauche caviar», il remet en cause les CLSC «dont nombre de gens ne savent toujours pas à quoi ils servent» et il prend plaisir à rappeler que «le Québec est la province la plus lourdement taxée au Canada».

Franchement réactionnaires et démagogiques, ses commentaires sur le système scolaire québécois confortent les pires préjugés et s'avèrent particulièrement affligeants. Que retient-il, par exemple, de la réforme de l'éducation des années 1960 ? Ce jugement grossier et injuste résume sa position : «L'éducation est totalement repensée et pas toujours à la faveur de l'instruction et de la culture. Finies les écoles de la compétition avec leurs équipes de hockey et vive les polyvalentes dépersonnalisantes !» La compétition et les équipes de hockey ! Méchant projet éducatif !

Sa conception de l'école d'aujourd'hui ne brille pas non plus par sa subtilité : «L'école est toujours à l'enseigne du parasitisme et du tutoiement, ne faisant pas de nous une nation hautement cultivée. Pire, ce gouvernement Bouchard va subventionner une culture "joualisante" colportée par plusieurs de nos artistes et laisser de côté l'enseignement de l'histoire malgré mille et un débats sur le sujet.» Le parasitisme et la culture joualisante ? Mais de quoi parle-t-il au juste ? Avec Proulx, les jugements gratuits à l'emporte-pièce tiennent malheureusement lieu d'argumentation.

Auteur très quelconque, plus habile à donner des leçons de rigueur qu'à les appliquer (sa syntaxe n'est pas toujours assurée et, sous sa plume, la nuit des longs couteaux devient celle des «grands» couteaux), Proulx, au fond, n'a qu'une qualité : sa passion de l'histoire et son désir de la partager avec le plus grand nombre. Ça ne compense pas ses défauts.

La cause du Québec
Bernard Landry
Éd. VLB
Montréal, 2002, 256 pages

Les premiers ministres du Canada et du Québec
Gilles Proulx
Éd. Trécarré
Montréal, 2002, 192 pages

louiscornellier@parroinfo.net