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«« Québec-Allemagne Québec-Allemagne: même combat?Incertitude sur l'identité, doutes sur le droit d'exister comme nations, Allemands et Québécois ont beaucoup en commun, dit Ingo Kolboom, spécialiste des relations franco-allemandes, qui plaide pour un État libre du Québec!Jean Paré l'actualité mardi 7 janvier 2003
En octobre 1990, au moment même où les Allemagnes divisées se retrouvent après la chute du Mur, un spécialiste des relations franco-allemandes est invité par le Collège militaire royal de Saint-Jean et le Royal 22e Régiment à un colloque sur l’Allemagne. Ingo Kolboom ne connaît rien du Québec, mais a «le coup de foudre». Deux ans plus tard, il s’arrange pour revenir comme professeur invité à l’Université de Montréal, dans le but de comprendre l’imbroglio Canada-Québec.
*** L’Allemagne et ses 80 millions d’habitants, le Québec 10 fois moins peuplé; une grande puissance et une modeste province canadienne... C’est bien la dernière comparaison que l’on penserait faire, non? — Ce n’est pas le nombre d’habitants ni la dimension géographique ou matérielle qui compte. C’est l’analogie dans le domaine de l’identité et de l’existence, la même problématique. Le Québec et l’Allemagne sont deux pays très particuliers. Les Canadiens français, qui ont vu leur identité se rétrécir territorialement et s’émietter en plusieurs petites identités, ont dû se définir exclusivement par la langue, la culture et la religion. De même, jusqu’à l’unification allemande, en 1871, les Allemands n’étaient qu’une nation culturelle, sans territoire. Dans les deux cas, langue et culture sont les seuls dénominateurs communs. Jusqu’à l’unification, la Saxe était un royaume indépendant. Et c’est de nouveau un État libre dans la fédération allemande, l’État libre de Saxe. J’ai toujours suggéré aux Québécois de donner à leur territoire le nom d’État libre du Québec. Cela ferait dresser les cheveux sur bien des têtes! — Oui. Mais la Bavière, la Saxe, la Thuringe s’appellent comme ça, «États libres», sans que soit remise en question l’existence de la fédération allemande. Notre fédéralisme permet à chaque Bundesland d’avoir sa propre Constitution et sa propre souveraineté, limitée, ainsi que ses propres symboles de souveraineté. Et à l’intérieur des Länder, les minorités historiques, comme la danoise au Schleswig ou la sorabe en Saxe, sont reconnues comme des entités protégées par des droits collectifs. Quel est le parallèle sur la question de l’identité? Quel serait ce mal commun aux Québécois et aux Allemands? — Ce qui m’a frappé lorsque j’ai découvert le Québec, c’est l’incertitude quant à l’identité, un sentiment que je connais bien. Moi, Allemand, toute ma vie je me suis posé la question: «Qui suis-je?» Né après la guerre, j’ai grandi dans un imaginaire allemand qui ne collait plus avec la réalité, celui de l’Allemagne de mes parents, une Allemagne qui n’existait plus. J’ai grandi dans une zone d’occupation d’une Allemagne coupée en plusieurs morceaux. J’avais en moi une géographie du cœur, mais elle ne coïncidait pas avec la géographie politique. Étais-je allemand tout court, allemand de l’Ouest, allemand du Nord? Le problème d’identité, est-ce que ce n’est pas toute l’histoire de l’Allemagne, qui s’est prise longtemps pour l’Empire romain avant de se briser en dizaines, en centaines de mini-Allemagnes? — Nous avons eu plusieurs identités. Et plusieurs loyautés successives… Tout comme les Canadiens français. Déjà en disant le mot «Québécois», on a une hésitation. Car à travers l’histoire, vous avez eu plusieurs identités et dénominations: Français, Canadiens, Canadiens français, Québécois. De plus, comme Canadiens français, vous avez plusieurs appartenances: Acadiens, habitants de provinces diverses... Le Canadien français, au fond de lui-même, c’est depuis toujours un cœur d’artichaut. On peut faire le même voyage à travers l’histoire des Allemands. Allemand, c’est une dénomination abstraite. Mon grand-père était sujet du roi de Saxe. Mon père vient d’une région liée au roi du Danemark, le Schleswig. J’ai de la famille en Bavière. Il y a cette complication, cette multiplication... Au contraire des Canadiens, qui ont deux langues officielles, tous ces Allemands éparpillés dans l’Europe n’étaient-ils pas réunis par une langue commune? — Les francophones étaient un peu partout en Amérique du Nord, mais ça s’est rétréci comme peau de chagrin. De même, les germanophones étaient partout en Europe — en Russie, dans les Balkans, etc. Ça s’est rétréci pour des raisons différentes. Nous, c’était notre faute, avec deux guerres que nous avons déclenchées. Vous, vous étiez les victimes de l’histoire. Nous étions les coupables… Ne pas savoir exactement qui on est. C’est une réflexion qui m’est venue spontanément lors de ma première visite au Québec. Ici comme en Allemagne, il est difficile de dire: «L’identité, c’est ça! Un Québécois, c’est ça.» Vous rencontrez 10 Québécois, 10 Allemands, vous avez 10 définitions différentes. Alors que ce n’est pas le cas des Français ou des Anglais. — Voilà! Eux, ils ont le compas dans l’œil! Ils ne doutent jamais de leur identité, alors qu’un Allemand doit se fabriquer sa patrie… — Et les Québécois ont dû plusieurs fois se redéfinir un pays, non seulement dans l’imaginaire, mais dans le concret. Ce qui m’avait frappé aussi, c’est un problème de générations. Votre grand événement, c’est la Révolution tranquille, qui a marqué toute une génération, puis les fils de la Révolution tranquille. Pour nous, ç’a été le mai 68 allemand, le gouvernement de Willy Brandt, avec un souffle moral et de nouveaux paramètres de politique extérieure, l’ouverture à l’Est. Ma génération a été en rébellion contre les pères soldats; ici, contre les pères curés. En Allemagne, les fils se sont déclarés victimes et contre la génération coupable. Ici, ce fut un geste moral et moralisateur, qui remplaçait la religion catholique par une morale laïque, parfois encore plus dure, et par une religion d’État. Vous dites que l’identité allemande, ce n’est pas seulement sa culture, sa langue, mais aussi la nouvelle Constitution de l’Allemagne. — C’est ce qu’on appelle le patriotisme constitutionnel. Il y a des philosophes et des penseurs qui y croient. Mais ça reste un concept. À vous écouter, on se dit que Pierre Trudeau avait une approche allemande du problème canadien… — Oui. Mais ça n’a pas fonctionné, parce qu’au même moment le Canada anglais a cherché à construire un nationalisme canadien tout à fait émotionnel. À mon arrivée, je ne pouvais manquer de voir le drapeau canadien, l’Ô Canada à la télé à minuit, vos soldats en mission de paix à l’étranger, toutes choses qui n’ont rien à voir avec le constitutionnalisme, mais qui sont très émotionnelles. C’était aussi une manière de définir l’identité en évitant tout mouvement national ethnique, suspect devant l’histoire. Dans leur projet de nation culturelle, les Québécois s’appuient sur la France, mais l’attitude de ce pays envers le projet souverainiste a toujours été ambiguë. Comment l’expliquez-vous? — La France et le Canada de Pierre Trudeau ont en commun le rejet du principe juridique des droits collectifs — que reconnaît par contre la Charte européenne des langues régionales ou minoritaires — au profit des droits individuels et de l’égalité des individus. D’ailleurs, en 1999, Jacques Chirac déclarait cette charte européenne incompatible avec les principes fondamentaux de la République française. Et la Cour constitutionnelle a refusé de reconnaître le statut de peuple aux Corses, même comme «composante du peuple français». La conception étatique de la France est en contradiction avec sa sympathie culturelle et linguistique pour le Québec. Il y a une question allemande, une question québécoise, mais pas de question américaine ou française. Que faut-il faire pour ne plus avoir de «question»? — Définir d’abord ce qu’est la «question» canadienne ou québécoise. La question identitaire est intimement liée au défi de la formation d’un État et d’un régime politique, formant triangle avec la dimension géographique. Constituer un État, mais avec qui et où? Des Allemands, il y en avait partout, tout comme il y a des francophones partout au Canada. Comment calquer un État sur une panoplie ethnique et résoudre en même temps la question du régime politique? Chez nous, c’était lié à l’existence de la France. La naissance de la nation allemande en tant que conscience politique est une suite directe des conquêtes de Napoléon. C’est lui qui a rasé les féodalités, rationalisé les 350 territoires. La Bavière, le Bade-Wurtemberg, la Saxe, la Westphalie sont des créations françaises. Chez vous, c’était lié au fait britannique. Vous avez aussi, dans la question de l’identité canadienne, l’existence de l’Autre. Dans les deux cas, l’Autre a modelé nos passions: chez nous, la haine des Français; chez vous, la rancœur contre les Britanniques. L’incapacité de se concevoir comme nation a conduit l’Allemagne à un romantisme messianique, dites-vous. — Le romantisme a été un nationalisme de la culture, de la langue et des arts. On s’est complu dans le mythe médiéval. Au Québec, comme mythe fondateur, on a réveillé le souvenir nationalo-romantique de l’ère de la Nouvelle-France. Chez nous, cela est dû à l’incapacité des libéraux et des constitutionnalistes de faire une patrie unie à la suite du congrès de Vienne [1814-1815], à cause de la puissance de l’Autriche. Les étudiants libéraux qui se sont battus dans les années 1820 et 1830 pour la liberté et la démocratie de l’Allemagne ont échoué. Cela peut se comparer à l’échec des Patriotes canadiens-français en 1837-1838, qui a été, plus que 1763 [la cession du Canada à l’Angleterre], la véritable défaite. Dans les deux cas, nous avons échoué à accomplir une révolution libérale. L’impuissance à réaliser une nation moderne a créé une grande frustration et, en conséquence, un exil intérieur. En Allemagne, ç’a été la castration, pendant très longtemps, du libéralisme. Au Canada français, la bourgeoisie libérale s’est fermée sur elle-même et a remis toutes responsabilités à l’Église, parce qu’on était dans une société plus catholique. Chez nous, le libéralisme a été un cadeau des Alliés après la guerre. Ici, vous l’avez retrouvé en 1960. Mais on peut parler d’ambiguïté à propos de la génération de la Révolution tranquille. D’un côté, elle a démocratisé la société québécoise, mais en même temps, les acteurs de cette révolution ne sont pas devenus des acteurs heureux. Elle a changé un pays en une seule génération, mais en a été épuisée. Le Québec en souffre encore: il n’y a plus rien de nouveau qui survienne dans ce pays… Ce que vous appelez l’exil intérieur a quand même produit en Allemagne une incroyable prolifération dans les arts, la littérature, la musique, la science. Alors qu’ici, la capitulation s’est faite au profit d’une Église d’une stérilité intellectuelle totale. — C’est parce que chez vous l’Église était trop forte. Elle était seule, elle a remplacé la société civile et même l’État, s’épuisant en tâches domestiques. En Allemagne, nous avions deux confessions et plusieurs États, parfois autoritaires mais parfois libéraux, comme Weimar, petit royaume où vivait Goethe. Ce qui a fait la faiblesse de l’Allemagne a aussi fait sa richesse. Ici, l’Église a été la totalité de la pensée… Il y a aussi eu un autre exil. L’émigration massive vers les États-Unis, l’éden laïque, républicain, moderne... — Il en va de même des Allemands. Il y avait dans certains États américains autant d’Allemands que d’anglophones, au point qu’on a hésité quant au choix de la langue. Mais tout comme les Canadiens français, ils se sont assimilés, au contraire des Italiens et des Latinos. Vous comparez le pacifisme actuel de l’Allemagne à l’attitude des Canadiens français pendant les deux grandes guerres. — Le pacifisme des années 1970 et 1980 en Allemagne marquait le refus d’une génération de s’embarquer dans les affaires des autres, indépendamment des paramètres politiques. Une sorte de renonciation à tout rôle international. Maintenant, c’est différent. Avant, on nous reprochait notre militarisme; aujourd’hui, on nous reproche notre pacifisme! C’était l’expression d’un malaise, de la difficulté de se définir un rôle dans le monde. On peut penser que le même phénomène jouait ici. Vous qualifiez le projet européen de patriotisme de substitution, d’ersatz de patriotisme. Qu’est-ce que cela signifie? — Jusque dans les années 1980, oui, c’était un substitut. Dans les années 1960, je devais défendre la vision européenne de de Gaulle, d’une Europe des patries. On me considérait comme un nationaliste, pas comme un Européen. Pour beaucoup, la notion de patrie n’existait plus. Mais je défendais le fait national comme base nécessaire d’une construction européenne. Et maintenant, tout le monde est d’accord! Il existe aujourd’hui un consensus chez nous sur le fait que la construction européenne ne doit pas éliminer les nécessaires marges de manœuvre de la souveraineté nationale. Les Verts étaient les plus grands critiques de l’idée de nation dans les années 1970 et 1980, mais maintenant Joschka Fischer parle de l’Europe comme d’une confédération d’États-nations — l’idée même de de Gaulle. Je défends aujourd’hui le fait européen contre le fait national, pour rééquilibrer. Si les Québécois refusaient le Canada, n’abandonneraient-ils pas une partie du patrimoine conquis par leurs ancêtres? — C’est la tragédie des souverainistes. Leur succès relatif est une réaction à des attitudes du Canada anglais. Cette décision de se séparer du patrimoine canadien est peut-être justifiée, mais elle reste une sorte d’autoamputation. C’est pour cela que les Québécois ont tant de mal à trouver une résolution. Si le référendum de 1995 avait réussi, avec cinquante et quelques pour cent des voix, ç’aurait été un gros problème… |