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Entrevue avec le sociologue Guy Roustang Préparer la révolutionDidier CALMELS Le professeur de l'Université d'Aix-en-Provence se bat depuis plus de 25 ans pour détruire un mythe qui veut que seule l'économie contribue à l'amélioration de nos sociétés. Loin de faire table rase et de sombrer dans un romantisme anti-économique, Roustang considère plutôt qu'aujourd'hui l'économie ne coïncide plus avec le progrès social. Elle agirait même contre la société. Avec la participation d'autres économistes et sociologues, Roustang vient de publier, aux Éditions Desclée de Brower, un manifeste intitulé Vers un nouveau contrat social. Les cinq auteurs en appellent à un fonctionnement plus solidaire de l'économie et de la société ainsi qu'à un retissage des liens sociaux. Leur but est de remettre les pendules à l'heure et proposer une nouvelle façon de comprendre l'économie. Retourner la situation Passer d'une société où l'économie jouait un rôle central et où le travail professionnel était le seul moyen d'intégration à une société où l'économie jouerait un rôle moindre, voilà essentiellement en quoi consiste le projet de Guy Roustang. «Nous sommes actuellement dans une logique économique qui prétend être incontestable». Tout se passe comme si c'était naturel que l'économie régisse l'ensemble de la société. Selon Roustang, il faut sortir au plus vite de cette logique. «Je crois que certaines baudruches doivent être dégonflées. Entre autres, celle qui voudrait que l'ensemble de la population profite de la compétitivité internationale. Il s'avère de plus en plus évident que la logique économique tourne au profit d'une mince couche de la population et cela se fait au dépend et au détriment d'une grande partie de celle-ci.» Selon Roustang, il faut un retournement de situation. «Il faut en finir avec l'idée que seul l'ultra-libéralisme est porteur de progrès et cessez de nous dire que la loi naturelle, c'est la loi de l'économie.» Pour ce faire, il faut avoir un projet politique qui permettra de réconcilier économie et société. Selon le sociologue, la politique doit reprendre sa place. «L'économiste en tant que technicien a des choses à dire mais losqu'il prétend dire quel genre de société est nécessaire, il outre-passe complètement sa fonction. Je crois que nous devons avoir un projet politique et que les règles économiques devront s'ajuster à ce projet. Et non l'inverse, comme présentement.» Un nouvel équilibre Pour Guy Roustang, se centrer uniquement sur l'économie de marché est une absurdité. Il affirme la nécessité de changer de regard sur l'économie. «On voudrait nous faire croire que depuis toujours les hommes entrent en concurrence. Cela est faux. Si des marchés ont existé depuis fort longtemps, ceux-ci n'ont eu quune place limitée dans la circulation des biens. La prépondérance accordée à l'économie marchande date uniquement de la révolution industrielle.» Le sociologue rappelle la plurialité de l'économie. «L'économie est composée de trois pôles: l'économie marchande (secteur privé), l'économie non marchande (secteur public) et l'économie non monétaire (autoproduction, bénévolat et troc).» Un plus grand équilibre devrait exister entre ces pôles. Cela permettrait de développer une économie où les échanges de services entre les gens seraint primordiaux. Selon le coauteur du manifeste, les rapports entre les citoyens doivent devenir plus importants que l'augmentation de la production des biens qui a depuis trop longtemps mobilisé nos énergies. Pour ce faire, Roustang propose de valoriser d'autres activités que le travail. «Après avoir fait du travail productif le socle de l'intégration sociale, nous devons chercher aujourd'hui comment le répartir plus équitablement et restaurer la dignité des autres formes de participation à la vie sociale.» Le temps de travail partagé est une solution, selon Guy Roustang. «La réduction de durée du travail facilitera l'investissement des gens dans d'autres activités que l'activité professionnelle.» Mais cela suppose de nouvelles responsabilités de la part de l'État. «L'idée est de passer de l'État protecteur à un État animateur qui serait à l'écoute de la société civile et encouragerait toutes les initiatives prises pour retisser le lien social. Au lieu de dire ce qui est bien pour les citoyens, il les accompagnerait.» Innover à tout prix Ce nouveau «vivre ensemble» a-t-il des chances de réussir? «Bien entendu dans toutes propositions nouvelles, il y a des dangers. Par exemple, celui qu'un jour l'État se désengage et ne paye plus les fonctionnaires puisque des bénévoles pourront faire le travail. Pour empêcher cela, il faut agir à la base mais aussi auprès des décideurs.» Malgré la possibilité d'échec, Roustang reste confiant. «On a pas le choix, on est obligé d'essayer d'innover. La bonne attitude n'est pas le désengagement. S'il n'y a pas un changement d'orientation, on va droit vers le précipice.» Pour Roustang, il faut reconnaître l'intuition forte de mai 68 qui était de refuser le métro-boulot-dodo, le cycle infernal de l'augmentation de la production et de la consommation sans sens. Ce que propose le sociologue est une révolution tout aussi radicale que celle qui était proposée à l'époque. «On ne peut prédire quelle forme prendra cette révolution, mais on sait qu'un mouvement d'opinion ne débouchera que s'il a été sérieusement préparé. Mai 68 a été une révolte romantique mais personne n'avait réfléchi à un projet concret. Du coup, tout le monde est retourné à son travail et puis la mécanique économique est repartie.» Guy Roustang et ses collègues ont eu l'audace de réfléchir à un nouveau projet. Ils ont voulu amorcer un débat. Certains lèveront le nez et ne verront là que des idées farfelues et utopiques. à ceux-là, Roustang répond: «Qui de nous aurait pu prévoir que le monde communiste s'effondrerait comme un château de cartes? Je crois que les événements historiques sont assez imprévisibles!» __________________
Tiré de : "Quartier libre"
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