Indépendance et partenariat: deux objectifs qui se complètent
Louis O'Neill Professeur Université Laval
LeDevoir 18 août 1997
Dans le débat sur l'avenir du Québec, l'idée d'un partenariat lié indissociablement à la souveraineté occupe le devant de la scène. C'est devenu le dada de beaucoup de péquistes. Les fédéralistes rétorquent que l'objectif est irréaliste ou son atteinte tellement coûteuse (sous-entendu: pour le Québec) que le statu quo actuel demeure nettement préférable.
On se croirait revenu à l'époque de la souveraineté-association, alors qu'on présentait l'association comme une assurance contre les «risques» de la souveraineté. René Lévesque, qui n'aimait pas beaucoup le mot indépendance, insistait en revanche sur l'incontournable association avec le reste du Canada. Ce à quoi il lui était répondu que le Canada anglais n'en voudrait jamais. Pour les Anglo-Canadiens et leurs porte-parole francophones et antiquébécois, le projet d'indépendance nationale, quand il s'agit du Québec, est une aberration, une maladie. Le mot fait peur même à des péquistes, qui ne l'utilisent jamais et prennent bien soin d'enrober la souveraineté dans le partenariat, dont ils veulent désormais approfondir et mettre en lumière le contenu salvifique.
L'histoire du partenariat
Le Canada existait depuis longtemps avant que prenne forme le partenariat de 1867, celui que la propagande fédérale tente de nous vendre comme l'acte de naissance de l'entité canadienne.
Le Canada amérindien est vieux de quelques millénaires. En 1534, Jacques Cartier a fondé le premier Canada des Blancs, longtemps appelé Nouvelle-France. Suivit, en vertu de la force des armes, le Canada de 1760, anglais et protestant, qui marqua les débuts d'un premier modèle de partenariat, fondé sur la domination politique et culturelle.
La résistance pacifique du peuple québécois, alors appelé canadien, obligea le Conquérant à concéder quelques faveurs afin de s'attirer la soumission des nouveaux sujets du roi d'Angleterre.
L'Acte de Québec (1774) et les débuts d'un régime parlementaire, incomplet et étriqué (1791), améliorèrent le partenariat initial. Au lendemain de la défaite des Patriotes, on inventa un nouveau partenariat, celui des Canadas-Unis, qui, devait, dans l'esprit de Lord Durham, régler une fois pour toutes le problème de «la société distincte». Ce fut un échec.
A la recherche d'une nouvelle formule, on aboutit au compromis de 1867: confédération de colonies britanniques capables, croyait-on, de résister à l'impérialisme américain menaçant et où l'on concédait au Québec une relative autonomie, suffisante, espérait-on, pour fixer définitivement son destin du peuple conquis: une société distincte, mais réduite au statut de province et assujettie à la tutelle fédérale: un partenariat fondé sur l'inégalité, comportant quelques avantages et beaucoup d'inconvénients.
Les fédéralistes vantent cette mixture de tutelle et d'autonomie comme la formule gagnante, quitte à lui apporter des modifications mineures. Les autonomistes et particulièrement les souverainistes la jugent dépassée et inconciliable avec les besoins et les revendications d'un Québec moderne et de plus en plus conscient de son identité de nation distincte. D'autre part, les réflexes hérités des partenariats passés et les inquiétudes d'ordre économique incitent des souverainistes à rechercher des aménagements qui incluraient une forme diffuse d'encadrement fédéral, comme si le peuple québécois ne possédait pas vraiment les capacités de se gouverner lui-même. A la limite, ils adhéreraient à la formule célèbre: «Un Québec fort dans un Canada uni».
Ceux qui placent l'objectif de l'indépendance loin avant celui du partenariat ne dénient pas certains avantages de ce genre de partenariat inscrit dans le fédéralisme. Mais ils estiment le système désuet et, dans sa tendance lourde, contraire aux intérêts tant de la société québécoise que du reste du Canada.
A leurs yeux, le partenariat actuel veut dire: minorisation du Québec au sein du Canada, domination économique du Canada anglais, tutelle exercée par l'appareil bureaucratique fédéral sur la société québécoise, assimilation croissante des minorités francophones hors Québec, persistance de réflexes de dépendance qui alimentent des comportements de colonisés, exclusion d'une participation directe du Québec à la vie internationale, etc.
Pour beaucoup d'indépendantistes, l'insistance obsessive sur le partenariat risque de détourner de l'essentiel et de mettre en péril le projet souverainiste: se prendre en main comme nation distincte et libre.
De toute façon, disent-ils, le partenariat va de soi. Il caractérise les rapports entre Etats civilisés. Voire que les moyens modernes de communication et la mondialisation des échanges multiplient et diversifient les occasions de rapports et d'échanges entre nations. Rien ne prouve que l'Alberta ou la Colombie-Britannique soient pour le Québec des partenaires plus intéressants et souhaitables que les Etats-Unis, la France, la Belgique, l'Angleterre ou encore les pays d'Amérique latine ou d'Afrique francophone.
Le partenariat est souhaitable à l'échelle de la planète. Mais il n'est pas un présupposé à l'indépendance. Il vient après, telle une suite logique dans l'établissement de riens de solidarité. Car la question prioritaire, pour une nation, demeure celle de l'indépendance politique. Décider, si oui ou non, l'on veut devenir maître chez soi et responsable de son destin collectif pour ensuite nouer des alliances, multiplier les échanges économiques et culturels, vivre la solidarité dans l'égalité avec d'autres nations.
La souveraineté politique, c'est le point de départ, la rampe de lancement, la liberté initiale pour une nation adulte. «Il en est des peuples comme des individus. C'est en creusant leur propre liberté que peu à peu le chemin s'ouvre vers les autres» (François Aquin).
Telle est la normalité pour un peuple libre. Le désir d'indépendance n'est donc ni un signe de névrose ni le syndrome d'une régression historique. C'est plutôt un signe de santé pour une nation que de vouloir devenir pleinement responsable de son destin et de son avenir.
Voilà ce dont sont convaincus la majorité des Québécois francophones. Voilà ce dont il faut parler avec ceux qui ne le sont pas et aussi avec des souverainistes qui entretiennent une idée confuse au sujet de l'indépendance, comme en font foi certains sondages. Dans les hautes sphères péquistes, on se méfie des indépendantistes «purs et durs».
On devrait plutôt se préoccuper des souverainistes mous et confus, qui risquent de se défiler quand viendra le temps du choix irréversible.
Revenir à l'essentiel: soumettre à la réflexion des points de repère simples et fondamentaux, tel le droit et le devoir, pour un peuple libre et responsable, de se prendre en main; la normalité de l'indépendance politique; la logique qui veut qu'un peuple contrôle les outils de son développement culturel, social et économique; le droit, pour un peuple libre, de participer directement à la vie de la communauté internationale; le sens de l'histoire qui, de 1760 à nos jours, oriente le peuple québécois vers la souveraineté politique.
Voilà l'essentiel. Voilà de quoi il faut se parler entre Québécois, sans quérir la permission d'un gouvernement attentiste et hésitant, embourbé dans des problèmes de comptabilité.
La réciprocité
En attendant le partenariat que pourra proposer un Québec souverain au lendemain du Oui, rien n'empêche d'inscrire à l'ordre du jour le problème de la réciprocité. Car on voit mal un partenariat fonctionner sur une base inégalitaire. Or, quand on compare le traitement imposé aux francophones hors Québec avec le sort plus qu'enviable de la minorité- anglophone au Québec, on constate des disparités flagrantes. Elles ne datent pas d'hier. Elles découlent de la Conquête; ce sont les séquelles d'une longue sujétion de type colonial. Elles sont incompatibles avec des rapports d'égal à égal. Quand j'étais jeune, on nous parlait de Maillardville, un lointain village ostracisé, en banlieue de Vancouver. Aujourd'hui surgit l'affaire de l'hôpital Montfort, à deux pas de la frontière du Québec. Des exemples parmi d'autres d'inégalités constantes et répétitives.
Un Québec indépendant sera en mesure d'intervenir beaucoup plus efficacement dans des dossiers de ce genre que le Québec provincialisé que nous connaissons. Une intervention qui se fera au nom de la justice et de la solidarité, entre partenaires égaux. Il faudra que les règles qui fixent les droits des minorités soient substantiellement les mêmes d'Halifax à Vancouver, en passant par le West-Island et l'Estrie, que ce soit dans les services de santé, les établissements scolaires ou dans le domaine de la radio et de la télévision. Les services institutionnels indispensables au développement humain, social et culturel des individus et des familles doivent être similaires dans toutes les régions qui composent l'espace canadien actuel.
Indépendance et partenariat: deux objectifs qui se complètent.
La réciprocité contribuera au bon fonctionnement du partenariat. L'indépendance demeure la priorité.
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