Une solution confédérale pour le Canada

Gilles Lesage

LeDevoir 7-8 mars 1998



Est-il pensable, au moment où le Canada met le grappin sur un nouveau sauveur instantané, de terminer la semaine en évoquant un sujet moins spectaculaire et médiatique? Est-il possible, au delà de quelque magicien charismatique, d'imaginer et de mettre en oeuvre une solution confédérale qui prenne en compte la dualité canadienne fondamentale et lui permette de s'épanouir en toute liberté?

Ce vieux rêve, que plusieurs qualifient de chimérique, des politologues et philosophes politiques le reprennent à leur compte dans un important ouvrage collectif de 484 pages, récemment publié par l'Institut de recherche en politiques publiques (IRPP) en anglais et en français, sous le titre Sortir de l'impasse: les voies de la réconciliation.

Sous la direction des professeurs Guy Laforest, directeur du département de science politique à l'Université Laval, et Roger Gibbins, de l'Université de Calgary et nouveau directeur de la Canada West Foundation (notamment protagoniste du Sénat triple «E»), 14 penseurs sortent des sentiers cent fois battus et proposent une démarche commune, carrément révolutionnaire.

A vrai dire, face au cynisme et au désabusement qui font rage au Canada, avec ses deux blocs figés pour l'éternité dans leur realpolitik, cette fraîcheur, cette candeur, a peu de chance de succès. Comme en fait foi, d'ailleurs, le peu d'échos favorables suscités par cette démarche impressionnante, ce recueil d'essais - dans les deux sens du terme - universitaires. Ce qui ne signifie pas, au contraire, qu'il faut dès lors les reléguer aux tablettes de l'oubli habituel et de l'indifférence politicienne.

Cette chronique ne peut rendre compte comme il le mériterait d'un ouvrage aussi déconcertant à l'heure du plan B fédéral et des appels du pied à la Cour suprême; à l'heure aussi des grandes manoeuvres électorales québécoises, freinées momentanément par l'émergence ahurissante du messie tory de Sherbrooke. Mais si quelques lecteurs sont disposés à remettre en question leurs certitude implacables, à constater qu'il faudra bien un jour tenter de s'extirper du cul-de-sac où le «mal canadien» nous enlise tous, ils trouveront ample matière à réfléchir avec ces textes réconfortants: au lieu de dresser les barrières en barricades, ils prennent de l'envol et de la perspective pour proposer un partenariat inédit et souple.

Solution séduisante mai irréaliste, objecte-t-on, comme si la lassitude ambiante était indécrottable, comme si le renouveau que chacun dit pourtant souhaiter logeait au royaume idéal et éthéré de l'utopie. Car les concessions que les deux codirecteurs proposent dans leurs textes respectifs et en conclusion commune ne ressortent pas de quelque plan A, B ou C malaxé ad nauseam, mais des aménagements profonds, significatifs et réciproques. D'autres avant eux, bien sûr, ont épilogué sur un nouveau partenariat, qu'il soit de nature fédérale ou confédérale; mais peu, comme MM. Gibbins, Laforest et leurs 12 collègues, se sont donné la peine de gloser sur les balises d'une restauration et d'une réconciliation binationales, sur des bases nouvelles et en profondeur.

Politique-fiction, raille-t-on encore, tout en sachant que les «alternatives» habituelles au pourrissement actuel sont de plus en plus malsaines. Ne faut-il pas, au plus tôt, crever l'abcès qui suppure et rend irrespirable l'atmosphère collective? Tous en conviennent, mais qui, outre les forts en gueule qui éclaboussent le paysage, manie avec aisance et discernement scalpel et bistouri?

Présenté comme un contrepoids rafraîchissant à l'approche judiciaire, cet imposant recueil ose explorer les modalités d'un nouveau pacte canadien qui soit acceptable à toutes les parties. En particulier, en plus de présenter des textes différents et même divergents, MM. Laforest et Gibbins cosignent une conclusion commune et proposent quatre recommandations aptes à redéfinir le partenariat canadien.

Selon le projet mis au point par l'IRPP au lendemain du référendum d'octobre 1995, toutes les options étaient envisageables, à l'exception du statu quo et de la séparation complète du Québec et du Canada en Etats souverains. En d'autres termes, au lieu du rafistolage habituel du statu quo, vermoulu et lézardé, qui domine à Ottawa et au Canada anglais; au lieu de la sempiternelle quête sécessionniste, sans cesse contrecarrée par l'inéluctable interdépendance, pourquoi pas un nouveau partenariat? Il y a de multiples variétés, hybrides, à ce Commonwealth confédéral. Mais aucune n'a fait à ce jour l'objet d'un examen, encore moins d'un essai, honnête et sérieux.

S'extirper du ressentiment mutuel ou de l'illusoire égalité des provinces, ça demande une élévation et une volonté politique hors du commun. Souplesse et accommodement, pour l'heure imprévisibles, sont la double clé du dénouement de l'impasse. Le partenariat pourrait être acceptable aux anglophones s'il est conçu pour «garantir au Canada la même autonomie vis-à-vis du Québec qu'au Québec du Canada».

«Il faut procurer de l'espace aux différentes visions de la communauté politique qui s'affrontent dans le débat, lit-on en effet dans Sortir de l'impasse. Aucune vision ne saurait devenir hégémonique» sur la voie de la réconciliation, que nul ne voit poindre a mari usque ad mare.

A la recherche du «Québec indépendant dans un Canada fort», le professeur Gibbins favorise le partenariat confédératif, qu'il présente d'ailleurs dans les termes mêmes de l'humoriste Deschamps. Mais, aussi bien le fondateur du Mouvement Souveraineté-Association (MSA), René Lévesque, que le réformateur de la fédération canadienne, Claude Ryan et son livre beige, n'ont-ils pas jonglé, à leur manière, avec l'inévitable dualité, qui s'apparente au mythe confédératif?

Au Québec en tout cas, la réflexion est fort avancée sur cette voie étroite et porteuse d'avenir: les Québécois cherchent depuis longtemps à accroître l'autonomie législative de leur Assemblée nationale et à exprimer clairement la dualité canadienne dans les institutions partenariales, sans encourir les coûts économiques traditionnellement associés à la souveraineté. Que des penseurs anglophones partagent cette aspiration à la souveraineté-association, pour eux et pour nous, c'est un message puissant: Il est enfin imaginable de sortir de l'impasse.