Conférence des premiers ministres
Querelle au sujet d'un pacte
flou et dangereux

Gilles Lesage

LeDevoir 20-21 décembre 1997



A peu près tous les commentateurs du Canada anglais ont épilogué sur la Conférence des premiers ministres, au cours de laquelle, la semaine dernière, un nouveau pacte d'union sociale canadienne a été amorcé. La plupart ne sont pas tendres envers l'aréopage qui s'est réuni chez le premier ministre Chrétien. Ils relèvent que Lucien Bouchard est loin d'être le seul à torpiller le fédéralisme canadien.

Columnist pour The Gazette à Ottawa, Paul Wells note que les autres journalistes monteront en épingle la confusion et la discorde issues de la réunion des premiers ministres à Ottawa. Quant à lui, il préfère croire que tout ce bavardage peut mener à l'action.

«En substance, les gouvernements fédéral et provinciaux ont convenu de discuter davantage. Ça semble fort mince, mais il faut noter qu'ils parleront de sujets importants et que leurs conversations ont déjà donné des résultats utiles...

«Le gouvernement du Québec, aussi longtemps que le Parti québécois le formera, boycottera la plupart de ces discussions, mais les Québécois en profiteront quand même. Bouchard peut prétendre qu'une coupure de un milliard dans les taxes pour les démunis est une "intrusion",- mais les familles nécessiteuses toucheront l'argent malgré tout. Et si bientôt, conclut Wells, un autre parti forme le gouvernement du Québec, ses idées seront les bienvenues pour participer à des conversations utiles.»

Les premiers ministres en désaccord pour agréer, titre Andrew Coyne, columnist pour Southam News. Ils ne sont même pas capables de s'entendre sur les objets de leur mésentente, raille-t-il. «Rétrocession massive, statu quo ou une autre humiliation pour le Québec? Ça dépendra en grande partie de l'évolution des discussions. A coup sûr, l'héritage du "fédéralisme coopératif" depuis le gouvernement Pearson... a surtout été fait de reculs continuels du gouvernement fédéral.» Pour que cette abnégation cesse, plaide Coyne, Ottawa doit mieux se préparer et faire ses propres demandes à des provinces trop voraces.

Selon The Ottawa Citizen, les premiers ministres se remettent à se chamailler.. On pouvait souhaiter un nouvel âge d'or, après des décennies de querelles fédérales-provinciales. Ce ne sera probablement pas le cas. «Le gouvernement Chrétien veut d'abord faire un bout de chemin avec les provinces, avant d'établir des règles de fonctionnement. Mais les provinces craignent que le gouvernement fédéral, sur le point d'être libéré des affres d'un déficit de 30 ans et confiant que la déclaration de Calgary est dans le sac, ne se gênera bientôt plus pour envahir le champ des affaires sociales, à moins qu'il ne soit mis au pas rapidement et fermement.»

Les premiers ministres écartèlent le Canada au lieu de le rassembler, se lamente Susan Riley, dans The Ottawa Citizen. Pendant qu'ils se chicanent ainsi, ce sont les citoyens ordinaires qui écopent. «Le premier ministre Lucien Bouchard - qui exigeait des baisses de taxes substantielles - a fait référence au long entêtement de sa province en insistant: "Je ne serai pas le premier ministre du Québec à m'effondrer"» Mais le Québec n'est pas seul à condamner ces conférences périodiques à l'acrimonie et à la confusion. Il n'y a plus un seul véritable bâtisseur de nation.»

«Le hockey et les premiers ministres se font concurrence pour savoir qui est le plus insipide», titre Jeffrey Simpson. Il met en comparaison, dans The Globe and Mail, la Conférence des premiers ministres et la Ligue nationale de hockey, l'une étant aussi terne et ennuyeuse que l'autre. «Avez-vous porté attention à la Conférence de la semaine dernière? Etes-vous resté éveillé à jongler sur les "approches favorisant la collaboration" et les "séries de principes concernant la politique sociale", et la "position traditionnelle du Québec" et tous les autres clichés lugubrement émoussés qui émanent du monde fédéral-provincial?»

Les premiers ministres ont au moins un avantage sur la LNH, raille Simpson. «Les conférences des premiers ministres sont peu fréquentes, de sorte que l'ennui qui s'en dégage ne dure pas longtemps. Quelques éclats de rhétorique, un amas de prises de position insensées, une promesse de rester en contact et, poof, les ministres sont partis. La LNH, en contraste, allonge sans cesse sa saison. Cette longueur est désormais en relation inverse à la qualité de l'ennuyeux spectacle nocturne de la ligue.»

Rougissez, M. Bouchard, somme The Toronto Star. «La prétention absurde de M. Bouchard, selon laquelle la Constitution canadienne est une camisole de force, devient plus faible de jour en jour... Loin d'entraver le Québec sur des objets qui relèvent de l'identité francophone, la Constitution est un rempart moderne, souple pour les Québécois, entourés comme ils sont par une majorité anglophone. L'indignation du premier ministre a rarement sonné plus vide.»

Columnist pour The Toronto Star à Ottawa, Rosemary Speirs a consacré deux chroniques à ce qu'elle appelle «le rituel» des premiers ministres. «Leur pacte flou et secret mène à une mésentente dangereuse», conclut-elle.

Le rituel, c'est celui de premiers ministres provinciaux qui, à leur arrivée à Ottawa, jurent de mettre le fédéral au pas et qui, après 24 ou 48 heures, s'entendent pour rapporter un progrès. A l'exception de Lucien Bouchard qui, fidèle à lui-même, en sort en maugréant contre les intrusions fédérales.

«Bouchard se sent menacé par la tactique fédérale visant à verser directement de l'argent [aux chercheurs, aux jeunes, et autres]. Il menace de punir tout hôpital ou université qui accepterait de l'argent du Fonds pour l'innovation, et il exige que les subventions transitent d'abord par son gouvernement. En d'autres mots, raille Mme Speirs, l'argent d'Ottawa est bon à la condition que Bouchard mette la main dessus.

«A l'évidence, conclut-elle, Bouchard se propose de se servir abondamment de sa mise à l'écart, d'utiliser la conférence des premiers ministres comme une cause célèbre en vue d'un troisième référendum au Québec.»

Grave devinette pour les Fêtes en famille aux mordus de cette chronique du ROC (Rest of Canada): M. Chrétien a-t-il, oui ou non, fait une concession importante en déclarant qu'il négocierait avec le Québec après un OUI référendaire? Selon The Toronto Star, «c'est un appel au bon sens, aux intérêts communs et à la règle de droit. Des signes positifs. Des signaux dans lesquels les Québécois peuvent avoir confiance.»