Dictionnaire des idées reçues
(édition québécoise)
Gilles Archambault
LeDevoir 14 août 1997
Dans la collection «Classiques de poche» reparaît Le Dictionnaire des idées reçues de Flaubert. En exergue, Chamfort: «Il y a à parier que toute idée publique, toute convention reçue, est une sottise, car elle a convenu au plus grand nombre.»
Moi qui ne me prends pas pour l'auteur de Madame Bovary, je n'ai pu résister à la tentation de proposer à son exemple quelques idées reçues. Qu'on en fasse son miel ou qu'on me voue aux gémonies, j'en cours le risque.
Amour - Devient violent à la veille d'un référendum. Favorise les voyages en groupe.
Armée - Une nécessité. Dommage que les soldats boivent.
Autonomie - Quand elle est canadienne, une bonne idée.
Bouchard (Lucien) - Un instable. Il est louche.
Canada - Le monde entier nous envie.
Charest (Jean) - On peut maigrir. Il l'a fait. On peut penser. D'autres l'ont fait.
Chrétien (Jean) - Dommage qu'il ne s'exprime pas mieux. Dommage qu'il n'ait pas d'idées. Dommage qu'il soit vulgaire. Un bon premier ministre quand même.
Conseil des Arts du Canada - Sans lui, pas de littérature québécoise. Constitution - Il faut la renouveler.
Déficit zéro - Réduisons la population à l'indigence, nous la soignerons plus tard.
Dion (Céline) - Elle fait beaucoup d'argent elle a donc du talent.
Dion (Stéphane) - Il n'en pense pas moins.
Drapeau - L'agiter avant de s'en servir. Se méfier de ceux qui ne proposent pas de feuille d'érable.
Economie - En parler. Nul besoin d'agir.
Elitisme - L'évoquer à propos de ceux qui peuvent décliner les lettres de l'alphabet dans l'ordre.
Français (Les) - Tous arrogants, ne se lavent pas, ont un accent terrible et passent leur temps à employer des anglicismes.
Francophonie - Faire en sorte que le ministre qui s'en occupe ne soit pas québécois. Tellement plus touchant.
Globe and Mail - Un grand journal. Le citer à tout propos.
Groulx (Lionel) - Ne mérite pas d'avoir sa station de métro. La consacrer à Johnny Farago.
Indépendantistes - Forcément assoiffés de sang. Suspendraient toutes les libertés dès qu'ils en auraient l'occasion.
Jobs - En temps d'élection, parler de ceux que l'on espère créer sans faire mention de leur précarité ni des salaires qu'ils génèrent.
Johnson - Politiciens de père en fils. Manque d'imagination.
Médiocrité - Surtout québécoise. Heureusement, il y a le Canada.
Mesures (de guerre) - Quand la démocratie est en péril, il faut emprisonner les écrivains, tous dangereux.
Miron (Gaston) - Quel grand poète! Dommage qu'il ait parlé de politique.
Nationalistes - Ne jamais parler que des Québécois. Dire qu'ils sont des curés.
Noirceur - Chez nous, elle a été grande. Médire de Duplessis et s'émouvoir de ce que le Parti libéral nous en ait libérés.
Parizeau (Jacques) - Déplorer son «vote ethnique», développer ensuite n'importe quelle sottise et se sentir homme de pensée.
Partition - Rarement musicale désormais.
Passeport - On a failli perdre le nôtre.
Pauvres - Ne le sont jamais autant qu'on le croit.
Prononciation - Prononcer les noms étrangers à l'anglaise. Ça fait plus informé.
Province - Ne jamais parler du Québec (tendancieux) mais de la province (si on veut garder son job à la télé.)
Reine - Une grande dame. Voyage autant que le pape. Ne paie pas non
plus ses voyages.
Richler (Mordecai) - Prétendre qu'il est un grand écrivain même sans l'avoir lu.
Rocheuses - Craindre de s'en éloigner même si on ne s'en est jamais approché.
Ryan (Claude) - Sans lui, la loi 101 aurait fait tellement de ravages.
Séparatistes - Sans eux, tout irait bien. On peut supprimer le deuxième «t». Dans ce cas, le remplacer par un «s».
Société distincte - Nous l'aurons un jour.
Solitudes - Il y en a deux. l'ancienne et la nouvelle.
Statut particulier - On en parle au Québec.
Tabac - On ne fait plus un tabac. On fait contre.
Téléjournal - Se passe partout au Canada. Pourrait être commandité par Via Rail.
Trudeau (Pierre Elliott) - Quelle classe! Et bon skieur, avec ça..
Unité (nationale) - En parler avec des trémolos dans la voix. Si les trémolos ne viennent pas, la promesse d'une sinécure bien pourvue s'en occupera..
Voltaire - Il a eu tort. Et puis, c'était un Français. Il n'y a pas d'arpents de neige au Canada. Au printemps, elle fond. Au Québec, les déficits budgétaires qu'occasionne le déneigement proviennent de notre incapacité à gérer les finances publiques.
Zellers - Avec l'arrivée de l'indépendance, Zellers, Sears et Canadien Tire s'en iraient. Quelle désolation!
J'ai eu l'outrecuidance de marcher, l'espace d'une chronique, dans les pas de Flaubert. On voudra bien m'en excuser. L'exercice, je le confesse, est stimulant pour qui s'y livre. Pourrais-je dire toutefois que si j'avais pu développer un article de cette esquisse de dictionnaire, j'aurais choisi celui que je consacre à Jacques Parizeau. J'ai la certitude que ceux qui accusent un homme de racisme succombent très facilement au syndrome de l'idée reçue. Je suis plutôt porté à penser qu'il a trop fait pour le Québec pour qu'on le vilipende afin de passer rapidement à autre chose. Mon avis. Après tout, c'est moi qui signe, non?

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