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Pas vrai! Tu n'es pas nationaliste!Gilles Archambault
LeDevoir 18 septembre 1997 Mon reporter n'était en rien journaliste, il ne nous rapportait rien, il commentait. Un messager du pouvoir, tout au plus. C'est à ce moment même que retentit la sonnerie du téléphone. Mon cousin. Depuis longtemps, je n'aborde pas ce genre de sujets avec lui. Il ne comprend pas, Canadien français pure laine, tricoté serré, ennemi de tout ce qui ne se décide pas à Ottawa, avec ou sans recours aux tribunaux. Pour moi, il est bouché à l'émeri. Inutile d'essayer de discuter avec lui de ces choses qui vous tiennent à coeur. Mais enfin, c'est mon cousin. Tout juste sot, pas méchant. Seul à seul, bien entendu. Quand il se joint à son troupeau de moutons bêlants, une autre paire de manches. Croyez-moi, je m'étais juré que je ne lui parlerais pas du messager évoqué plus haut. C'est lui qui aborda le sujet. Au début, je me suis retenu, tentant à trois reprises de l'intéresser à des sujets aussi passionnants que la course automobile, le Casino de Montréal et la croisade antitabac. En pure perte. Mon cousin, un véritable moustique. Un moustique qui pique, après vous avoir bourdonné autour des oreilles le temps nécessaire. «Tout le monde n'est pas nationaliste comme toi», finit-il par me dire. Même si je l'attendais, cette remarque me fit grimper dans les rideaux. Je lui ai répliqué que ce n'était pas moi qui plantais des drapeaux partout, qui me targuais d'appartenir au meilleur pays au monde, moi qui étais patriotard. Mais, mon pauvre petit minable de cousin, je ne suis nationaliste que par obligation, parce qu'il n'y a pas moyen d'y couper. Je ne pense pas comme toi que le pays qu'on habite est de facto un paradis. Le Québec, qu'il devienne ou non indépendant, n'aura rien d'un éden. Ce n'est pas toujours sans difficultés que j'adhère à cette patrie que je me reconnais. Je ne serai jamais un sujet pleinement consentant. Je ne cesserai jamais le râler. Nationaliste, moi? A mon corps défendant, et par intermittence. Dans Raisons communes, Fernand Dumont écrit: «Pour l'heure, nous consentons à être nationalistes afin qu'un jour il nous soit permis d'être simplement une nation sans nous empêtrer constamment dans des tractations susceptibles de nous faire reconnaître comme société distincte.» La position de cet humaniste de haut vol, dont la mort n'a pas été suffisamment déplorée, est la seule qui me convienne dans le débat actuel. Tout le monde sait qu'il ne sert plus à rien de quémander quelque statut particulier à des sourds et que de se prêter à ce jeu est une farce. Certains choisissent de se taire, de faire comme si le problème n'existait pas. La crainte de bon nombre d'intellectuels québécois de passer pour réactionnaires en se joignant à un combat pourtant essentiel me désarçonne. Comme si d'être d'Ottawa ou d'un no mans land commode faisait de vous un internationaliste. Comment sortir quelque argument de cette nature à mon cousin? J'y ai renoncé depuis longtemps. Il croit dur comme fer que le Canada est un grand pays et que le Québec n'a pas le droit d'aspirer à en devenir un. Sa fierté, faire partie d'une province. Pour peu qu'on l'y incite, il se mettrait un drapeau à la boutonnière ou à la braguette afin d'ajouter de la couleur à son costume gris. Comment faire comprendre à un crétin pareil que le Québec n'a rien de l'éventuel Etat raciste que voient ses détracteurs? Je ne sais plus, j'ai même la ferme intention de ne pas essayer derechef. Comment lui entrer dans la tête que jamais démonstration n'a été donnée du désastre qui surviendrait advenant une déclaration d'indépendance? Mon cousin n'est pas homme à revenir sur une décision prise un jour. Il a pensé, il ne pense plus. Le doute n'est pas son fort. Pas monsieur Teste pour deux sous, à peine monsieur Sécurité. Il ne se gêne pas pour imaginer d'éventuelles purges auxquelles on se livrerait dès l'avènement d'un Québec indépendant. Il délire, songe à des déportations en masse, à des droits révoqués, à toutes les dérives imaginables. Malgré ce que je viens d'écrire, j'estime que mon cousin est moins blâmable encore que ceux qui laissent dire, et qui auraient les moyens de protester, ceux qui pour un petit poste de député à Ottawa laissent insulter les leurs. Car on est passé de la dénonciation de projet de l'indépendance à la suspicion systématique à l'endroit d'un peuple tout entier. Ce peuple est le mien.
Gaston Miron disait de ces gens qu'ils ne se vendaient pas mais qu'ils se donnaient. Croyez-vous vraiment qu'il avait tort? Moi, pas.
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