Vive la fête libre !

Stéphane Laporte

LaPresse 22 juin 1997




J'ai tout essayé. Ça fait une semaine que j'écoute seulement du Claude Gauthier et du Raoul Duguay. J'ai tissé un drapeau du Québec en macramé. J'ai fait agrandir mon poncho. J'ai fait brûler du québécois pour retrouver l'odeur. Je me suis même peinturé une fleur de lys sur la bedaine. Mais j'ai eu peur que Jacques Villeneuve me rentre dedans. Alors je me suis décapé la bedaine.

Malgré toutes mes bonnes intentions, il n'y a rien à faire. Ce n'est plus comme avant. Ce ne sera plus jamais comme avant.

Dans les années 70, la Saint-Jean, c'était la fête de la liberté. Le peuple envahissait la montagne. Un peu plus haut, un peu plus loin. Aujourd'hui, la Saint-Jean, c'est une fête obligatoire. On fête ça dans un parc. Un peu moins haut, un peu moins loin.

Dans les années 70, la présidente d'honneur des fêtes, c'était Lise Payette, la plus grosse vedette de l'époque. Aujourd'hui, le président d'honneur des fêtes, c'est Jici Lauzon... Les organisateurs ont peut-être pensé qu'un animateur sans émission était plus représentatif du Québec d'aujourd'hui.

Dans les années 70, tous les chanteurs qui participaient à la fête avaient des chansons sur le pays à naître. Aujourd'hui, ce n'est plus vraiment le cas. Éric Lapointe est plus reconnu pour être un membre de la SAQ que du PQ. La seule façon de relier le grand succès de Luce Dufault Les Soirs de scotch au rêve nationaliste, c'est de penser qu'elle a été écrite pour Jacques Parizeau ! (Je le sais, je l'ai déjà faite, mais elle est encore meilleure la deuxième fois !) Et Call-girl de Nanette, on ne peut pas dire que c'est une chanson à message, c'est plus une chanson à massage!

Dans les années 70, quand Gilles Vigneault a chanté Gens du pays pour la première fois, c'était comme s'il chantait l'hymne qu'on attendait depuis 100 ans. On l'aurait écouté toute la nuit. Mardi soir, si jamais Gilles Vigneault chante encore Gens du pays, ça va être comme s'il chantait La Danse des canards. On n'est plus capables de l'entendre !

Dans les années 70, c'était nous qui faisions le show. Aujourd'hui, on regarde passer le défilé. Pis y'a-tu quelque chose de plus plate qu'un défilé ? Se mettre en ligne pour regarder un embouteillage. Une vingtaine de chars en préfini qui avancent à deux milles à l'heure. A la vitesse de la souveraineté.

Avant, la Saint-Jean, c'était la fête du peuple. Aujourd'hui, la Saint-Jean, c'est une fête d'État. Tout le problème est là. C'est quand la Saint-Jean est devenu une fête nationale qu'elle a cessé d'être une fête révolutionnaire. Qu'elle est devenue une fête de fonctionnaires. Les gens du pays ont perdu leur tour. Le mouton du petit saint Jean-Baptiste, ce n'est plus un vrai mouton, c'est un clone.

On a cloné la fête. On a cloné son esprit. On l'a récupérée. Encore quelques années, et j'ai bien peur que la Saint-Jean ne devienne une fête aussi plate que la fête du Canada. Aujourd'hui, la véritable fête du peuple, c'est le Festival de jazz. La Saint-Jazz de Baptiste. Là, le peuple se sent libre. Free comme le jazz.

Les seuls qui pourraient remettre un peu de ferveur nationaliste dans la fête de demain, ce sont les Anglais. Si Preston Manning pouvait déclarer que notre poutine n'est pas mangeable, que Jacques Villeneuve ne sait pas chauffer, que Céline Dion chante mal ou que La Petite Vie ce n'est pas drôle. Bref n'importe quoi qui nous insulterait au plus profond de notre fierté québécoise. Là, on descendrait dans la rue. Là on se ferait aller le drapeau. Là, on crierait Vive le Québec libre! Là, on virerait une moyenne brosse nationaliste ! Toute la gang ensemble!

Pouvez-vous me dire pourquoi on a toujours besoin d'être insulté pour s'unir, pour exister ? Va-t-il falloir s'inonder tous les étés pour que l'on pense à s'entraider ? Va-t-on finir par être solidaires même quand il fait soleil ! ? Faut juste arrêter de chialer. Moi le premier. Arrêter de vivre dans le passé. Arrêter de critiquer la fête. Et la faire. Nous-mêmes. Imaginer une Saint-Jean de l'an 2000. Inventer un nouveau pays à fêter. Au-dessus du OUI et du NON. Rêver un pays d'amour, de tolérance, et de liberté. Un pays où tous les gens auraient la chance d'être heureux, où tous les hommes seraient égaux, où toutes les femmes seraient supérieures. Un beau pays. Ouvert à tout le monde. Fêter la Saint-Jean avec les Québécois de toutes origines. Pas seulement une fois cinq. Mais une fois cent. Une fois mille. Une fois six millions.

Je rêve d'une Saint-Jean où je verrais mes voisins juifs hassidiques se mettre une fleur de lys dans les frisettes. Et une casquettes des Expos sur la tête !

Bonne fête à TOUS les Québécois et à TOUTES les Québécoises! That's good for you too ! Et vive la fête libre! (...)