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Groulx et nous
Serge Cantin décembre 1998
Telle nest pas ici mon intention. Non pas que je tienne par-dessus tout à chanter les louanges du chanoine, ce qui, tout bien considéré, ne nous mènerait guère plus loin que de le vilipender. Mon ambition est autre : je voudrais montrer, autant que faire se peut en si peu despace, que la pensée de Groulx demeure pour nous pertinente, que le vieux prêtre, quoi quon en dise ou pense, a encore quelque chose à nous dire aujourdhui. Rien de moins ! Je crois inutile de présenter le personnage. Tout Québecois moyennement éduqué devrait savoir qui est Lionel Groulx et la place quil occupe dans notre histoire. À qui nen saurait rien (ce que je peux aisément concevoir et même excuser, vu lindifférence avec laquelle nos élites soi-disant éclairées ont traité depuis une trentaine dannées lenseignement de notre histoire nationale), je ne puis que recommander la lecture de lexcellente anthologie que vient de lui consacrer un professeur dhistoire de lUniversité de Montréal (Lionel Groulx. Une anthologie, Textes choisis et présentés par Julien Goyette, Bibliothèque québécoise, 1998). Cest dailleurs dans ce livre que je puiserai, pour lessentiel, les preuves de ce que javance. Attaques prévisiblesJavance dabord que Groulx, dès les années trente, nous aura prévenus contre les attaques dont son oeuvre nallait pas manquer, de son vivant même, dêtre la cible de la part des ennemis du nationalisme canadien-français ; attaques qui nont fait depuis sa mort (en 1967) que sintensifier, au fur et à mesure que loption indépendantiste gagnait du terrain dans lopinion publique québécoise. Groulx avait en effet anticipé les manoeuvres des Richler, Delisle, Khouri, et tutti quanti, ces fiers représentants de linternationalisme bourgeois. Textes de Groulx à lappui :
« Ne vous en laissez pas imposer, non plus, par les clameurs intéressées qui vous prêtent le cri de race, un nationalisme agressif. Un Canada français ne serait dirigé contre personne. Ce serait tout uniment, et je ne cesserai de le redire, lacte dun peuple qui aurait retrouvé la ligne de son histoire. » (Directives, 1937) Une vision de lavenirJe soutiens ensuite - et au rebours dun préjugé encore largement répandu dans les milieux néo-nationalistes québécois - que Groulx nest pas resté indifférent aux réalités les plus concrètes de son temps, aux problèmes économiques, sociaux et politiques ; et que sa pensée ne peut en aucune façon être réduite à un nationalisme conservateur voué à la préservation et à la perpétuation dun passé mythique. Au contraire, plus quaucun autre intellectuel de sa génération peut-être, Groulx sest voulu résolument tourné vers lavenir, sans jamais perdre de vue toutefois lampleur des obstacles, internes et externes, auxquels se heurtait à son époque lessor du peuple québécois (ou canadien-français), et qui continuent toujours du reste de lentraver. Textes de Groulx à lappui (il y en aurait bien dautres) :
« La locomotive qui emporte chez nous le train économique ne nous appartient pas. Elle va où lui plaît. Pour nous le train va à reculons, et la locomotive nous écrase brutalement. Ce qui presse cest de sauter dans la locomotive, de renverser la vapeur, de prendre la direction du train et de faire quil charrie notre avenir. » (1937) Comme le faisait observer naguère, dans le plus beau texte jamais écrit sur Groulx(1), le très regretté Fernand Dumont : « Est-on allé plus loin dans le procès des conditions économiques du Québec ? » Un historien avertiJaffirme, enfin, que Groulx fut non seulement un bien meilleur historien quon ne le prétend dordinaire, mais que, sans se targuer daucune prétention épistémologique, sans user du langage raffiné des spécialistes, il sest montré plus averti que la plupart des historiens patentés actuels des conditions et des limites auxquelles demeure soumise la pratique de la science historique. Textes de Groulx à lappui :
« Je me suis efforcé, autant que le peut lhumaine nature, de me laisser guider par le seul document ou par ce que lon appelle lobjectivité historique. Ai-je tout vu ? Mon enquête a-t-elle été complète ? Je ne le crois pas, pour lexcellente raison que lhistoire définitive est proprement un mythe. Chaque génération dhistoriens, à mon sens, utilise de nouvelles découvertes darchives, est amenée, par les perspectives de son temps, à scruter davantage certains aspects du passé. Sil avait aujourdhui à la reprendre, le très méritant Garneau écrirait, jen suis persuadé, bien autrement son histoire. Je lai souvent répété à mes étudiants : on ne peut être que lhistorien de sa génération. Lhistorien est, de tous les écrivains, celui qui entre le plus promptement au musée des fossiles. » (1952) La portée du message
Voilà. Il faut convenir que ces textes, choisis presque au hasard parmi tant dautres de la même mouture, cadrent plutôt mal avec limage que lon nous renvoie de Lionel Groulx, surtout depuis une dizaine dannées. Mais le plus désolant dans toute cette histoire, dans cette judiciarisation de notre histoire dont Groulx fait régulièrement les frais, ce nest pas que des ennemis avoués du nationalisme québécois sappliquent à salir la mémoire de celui qui fut à la fois notre plus grand historien national et le plus grand défenseur des droits et de la dignité de notre peuple au cours de la première moitié du XXe siècle (soit dit en passant, parlerait-on encore français dans ce pays si des gens tels que Groulx navaient eu le courage de défendre notre langue et notre culture ?). Après tout, il sagit là dune stratégie passablement prévisible2, dune méthode de combat qui, pour déloyale quelle soit, ne sinscrit pas moins dans la logique toute machiavélique de la Realpolitik. La fin poursuivie étant toujours, aujourdhui comme hier, lassimilation des Canadiens français, leur disparition comme peuple distinct, le meilleur moyen pour y parvenir ne consiste-t-il pas en effet à abattre « notre maître, le passé » en jetant le discrédit sur ses plus hautes figures, en nous persuadant de leur infamie et, donc, de la nécessité de renier aujourdhui ceux qui, dans notre passé, ont cru en notre avenir ? Ce que je trouve le plus affligeant, ce nest même pas quil se trouve des Québécois dits de souche pour contribuer à une telle entreprise, pour collaborer avec lAnglais à ce « génocide en douce » ; car, après tout, il y a toujours eu, chez nous comme ailleurs, des collabos qui nattendent que loccasion pour se vendre au plus offrant, au plus riche ou au plus fort. Non, le pire dans toute cette affaire, ce qui, moi, mattriste au plus haut point, au point de me faire parfois désespérer de nous-mêmes, cest de devoir reconnaître que beaucoup dintellectuels québécois (des historiens, des sociologues, des philosophes), des intellectuels qui se disent par ailleurs souverainistes, entérinent, par bêtise, par lâcheté ou par pusillanimité, la représentation dun Lionel Groulx foncièrement raciste, tout en cherchant par ailleurs, assez pathétiquement, à sen démarquer, tout en protestant de leur innocence historique, comme si notre nationalisme traditionnel sétait, en la personne du chanoine Groulx, rendu coupable de crimes contre lhumanité. « Au fond, disait Groulx, ce quune catégorie dAnglais ne nous pardonne pas, cest dexister ». Il serait à peine exagéré dajouter que cest aussi ce quune certaine catégorie des nôtres ne se pardonne pas... Et cest ça dabord être colonisé. ___________________________
1. « Mémoire de Lionel Groulx », dans Le Sort de la culture, Montréal, Éditions de lHexagone, 1987, pp. 261-283. ![]() |