Brasse-camarade historique


Louis Cornellier

Le Devoir 23 mai 1998



Faire de l'histoire au Québec
Traduction de l'anglais par Pierre R. Desrosiers
Ronald Rudin
Septentrion, Sillery, 1998,280 pages


Bulletin d'histoire politique
Automne 1998, Comeau & Nadeau, Montréal, 1998
230 pages




Je serai affirmatif: le livre de l'historien Ronald Rudin, Faire de l'histoire au Québec, est assurément l'essai le plus roboratif de la saison. Polémique sans agressivité, savant sans présomption, original sans extravagance, ce projet, dont l'intention principale, est de traiter «des rapports entre l'historiographie et la société globale québécoise tout au long du XX siècle», marque un moment important de la réflexion historiographique actuelle.

Basé sur la thèse selon laquelle «tout au long du XXe siècle, des générations successives d'historiens québécois ont produit des oeuvres qui reflétaient à la fois l'évolution de leur profession et les changements survenus dans leur propre société», cet ouvrage s'articule autour de quatre axes principaux: une réhabilitation de rôle majeur, central, joué par Lionel Groulx dans la pratique et l'institutionnalisation de l'historiographie au Québec, une présentation relativement détaillée des thèses opposées défendues par les représentants de l'école de Montréal (Frégault, Brunet, Séguin) et ceux de l'école de Laval-Québec (Trudel, Ouellet, Hamelin), une récusation de la notion libérale (aussi dite whig) selon laquelle l'historiographie serait en constant progrès et, finalement, une critique du courant que Rudin nomme révisionniste (Linteau, Durocher, Robert et d'autres) qui postule une normalité dans l'évolution historique du Québec et qui se réclame de l'objectivité scientifique.

L'axe central, cependant, reste la critique du révisionnisme puisque c'est elle qui détermine l'ensemble du propos. Il existe, écrit Rudin, un paradoxe révisionniste que Jean-Paul Bernard, lui-même lié à cette tendance, a bien relevé: cette école, en effet, insiste pour montrer «une modernisation hâtive de la société québécoise», mais elle défend au même moment l'idée d'une «modernisation tardive de l'historiographie correspondante», ce qui lui permet, entre autres, d'ignorer l'apport majeur de Lionel Groulx.

Le rôle de Groulx

Pourtant, de dire l'historien qui enseigne à l'Université Concordia, dès le début du XXe siècle, la notion d'histoire comme science objective apparaît principalement portée par Groulx. La pensée de ce dernier, d'ailleurs, présente une constante évolution qui la fait passer d'une conception de l'histoire comme fabrique à héros inspirants à une autre plus consciente des déterminismes économiques et sociaux. Groulx reste marqué par son époque, mais ses travaux intègrent aussi les avancées historiographiques du temps.

Plus encore, c'est lui qui s'activera à mettre sur pied l'infrastructure nécessaire (en fondant par exemple l'Institut d'histoire de l'Amérique française et sa revue) afin d'assurer l'évolution de la profession historienne au Québec. Aussi, quand les révisionnistes d'aujourd'hui tentent de nier son apport au développement de l'historiographie québécoise, ils ne font en cela que refléter, comme tous leurs prédécesseurs, «les conditions ambiantes et l'évolution de la discipline»: «A mesure que les Québécois ont entrepris, particulièrement depuis une trentaine d'années, de se donner d'eux-mêmes l'image d'un peuple depuis longtemps "moderne", Groulx est devenu une source d'embarras à cause de ses opinions sociales et politiques.»

Réfutant la prétention des historiens à l'objectivité scientifique (intention légitime mais toujours déçue), Rudin se propose aussi de présenter les versions contradictoires défendues par les écoles de Montréal et Laval, mais il refuse d'y voir un progrès par rapport à celles qui les ont précédées: «L'historiographie québécoise des années 1940 était différente de celle des années 1920, mais cela ne veut pas dire qu'elle était "meilleure."»

A Montréal, la chose fait partie de l'histoire - si on peut s'exprimer ainsi, les Frégault, Séguin et Brunet défendront la thèse voulant que la Conquête ait été à l'origine de notre pauvreté et de notre impuissance subséquentes. Leur radicalisme à ce sujet entraînera des frictions avec Groulx qui le jugeait susceptible de provoquer la déprime et la passivité. Cependant, presque jusqu'à la mort de celui-ci, ces historiens lui garderont une estime et une admiration qui leur interdiront de souhaiter une rupture trop brutale.

La réponse de Québec

A Québec, la perspective historiographique se fera autocritique et, défendue par Marcel Trudel, Fernand Ouellet et jean Hamelin, privilégiera les causes internes (dont le catholicisme réactionnaire) pour expliquer le retard québécois. Inspirés par les Analystes français, ces historiens nous diront responsables de notre propre malheur en fondant leur vision sur une approche radicalement différente de celle de l'école de Montréal. v Cela dit, malgré ses divergences de vues, les deux écoles, suivant en cela le point de vue de leurs précurseurs, s'entendent donc pour reconnaître le caractère distinct et spécifique de la société québécoise.

Les révisionnistes, eux, le nieront. Le Québec des années 1960 était une société normale, donc moderne, et son histoire, selon eux, ne différait pas non plus, sur l'essentiel, de celle d'autres sociétés occidentales: «Ce faisant, ils ont mis l'accent depuis trente ans sur les forces matérielles et ont, du même coup, marginalisé certaines articulations fondamentales de l'historiographie québécoise, par exemple le rôle de la religion et l'antipathie envers les conquérants anglais - toutes caractéristiques qui plaçaient les Québécois à l'écart de la dynamique occidentale.»

Rudin rejette cette approche. A son avis, «les historiens devraient pouvoir considérer à la fois la normalité et la spécificité de l'histoire du Québec». De plus, Rudin invite les historiographes (et leurs lecteurs) à relativiser la notion d'histoire objective afin d'admettre «la nature polémique de l'historiographie», nature qui n'exclut pas, cependant, la quête de la vérité, même si elle la reconnaît fragile et toujours aux prises «avec le problème d'équilibrer les exigences de [la] profession et celles de [la] société.»

Passionnant brasse-camarade historique, Faire de l'histoire au Québec réjouira ceux qui, comme moi, entretiennent des rapports troubles avec les prétentions scientistes de certains des praticiens de ce que l'on appelle les sciences de l'homme. Il ne s'agit pas, évidemment, de répudier l'esprit de méthode. Il s'agit simplement d'accepter, dans la douleur qu'impose la modestie, que ces narrations que sont les reconstruits historiques tirent leur grandeur et leur vérité de leur complexité fragile et que le choc des visions assumées demeure la meilleure voie d'accès à une réalité toujours fuyante, celle de l'existence humaine.

La querelle épistémologique

Qu'une entreprise aussi audacieuse et provocatrice suscite la controverse, cela va de soi. On pourra lire, pour s'en convaincre, les réactions de certains historiens et sociologues (Trépanier, Deshaies, Bédard, Gagnon, Beauchemin et Bourque) à l'ouvrage de Rudin, colligées dans le Bulletin d'histoire politique dont le dossier principal, par ailleurs, porte sur «Les Rébellions de 1837-1838 au Bas-Canada. »

Ainsi que le mentionne Pierre Trépanier, «y a-t-il peau plus sensible que la peau d'un historien? Dans la corporation, meurtrissure vaut flétrissure, et gare à la loi du talion!» Rudin ne faisant pas dans la dentelle, il était donc inévitable que son propos déclenche une querelle épistémologique dans le monde de l'historiographie nationale.

Les critiques présentées dans le Bulletin sont d'inégales valeurs (celles de Deshaies et Bédard se limitent, par exemple, à une tentative de réhabilitation des historiens de l'école de Montréal, passablement écorchés par Rudin), mais celle de Serge Gagnon mérite d'être prise en considération. Nuancée, honnête aussi bien dans la réfutation que dans l'adhésion à certaines des thèses «rudinistes», cette réflexion enrichit le débat en plaidant pour «une science sociale en présence de l'homme» qui saurait éviter le relativisme, considéré ici comme un piège que Rudin transforme en projet.

Permettez, en terminant, que je sermonne un peu: ce serait péché de ne pas suivre ce débat qui touche à l'essentiel.