LIONEL GROULX
L’homme que j’ai connu
par Juliette Lalonde-Rémillard

Éditions FIDES
Montréal, 2000
QUELQUES EXTRAITS

NOTES à l’endos du livre :

“ Groulx était un bâtisseur. Il avait toujours quelque projet en tête. Comment résister à cette fougue qui caractérisait Lionel Groulx? Il y a une ascèse des hommes d’action. Elle est exigeante. C’est ainsi qu’à l’âge où d’autres prennent leur retraite, Groulx fondait, en 1946, l’Institut d’histoire de l’Amérique française. [...] Je me plais a dire que j’ai connu le Groulx intime, le Groulx prêtre, le Groulx bourreau de travail pour lui et pour les autres, le Groulx de l’action, le Groulx écrivain, le Groulx historien. Je voudrais, en quelques mots, dégager les lignes profondes, les traits distinctifs qui, à mes yeux, ont caractérisé l’homme, l’oncle et le patron. ”
----------
Juliette Lalonde-Rémillard assume, de 1937 à 1967, le rôle de secrétaire et collaboratrice de son oncle Lionel Groulx. Elle est aussi à la fois secrétaire de l’institut d’histoire de l’Amérique française et de la revue du même nom, dès 1947, et de la Fondation Lionel-Groulx, en 1956. En 1978, elle met sur pied et dirige le Centre de recherche Lionel-Groulx jusqu’à sa retraite en 1989.
----------
NOTE : les mots en caractères gras ou soulignés
dans ce qui suit l’ont été par Jean-Luc Dion.

QUELQUES EXTRAITS
à partir de la page 52

--- J’aborde une courte partie de cette conférence avec le sentiment que je ne puis passer sous silence cette campagne de salissage qui sévit depuis quelques mois envers Lionel Groulx, campagne commencée par Esther Delisle, pour ne nommer que celle-là. Je suis à la fois bien et mal placée pour défendre l’oncle et le patron! On croirait difficilement en mon impartialité. Aussi je crois opportun d’apporter trois témoignages de gens qui ont connu le chanoine intimement.

Le docteur Jacques Genest, ami et médecin de Lionel Groulx, vient de publier son autobiographie sous le titre: Un idéal, une vie55. Il y dit que “son admiration pour Groulx est restée tout aussi grande qu’autrefois ”. Et il ajoute:
----------
55. Jacques GENEST, Un idéal, une vie, propos recueillis par Bruno BAILLARGEON, Québec, Presses de l’Université Lavai, 1998, 221 p. (Les références à cet ouvrage se feront entre parenthèses à la suite de la citation)
----------

“  Je ne saurais dire à quel point j’ai été choqué par les critiques injustifiées et grossières dont il a été l’objet ces dernières années. On s’est attaqué à sa réputation, on s’en est servi comme bouc émissaire, à la seule fin de torpiller le courant souverainiste québécois dont on l’accusait d’avoir été l’initiateur. On s’est acharné à le salir de façon abjecte et lâche, on en a fait un raciste et un nazi dans le but calculé d’associer dans l’esprit du public son nationalisme canadien-français bénin aux nationalismes européens, violents et extrémistes. Or, tout cela est entièrement faux. Je sais, pour l’avoir bien connu, que jamais il n’a prêché la violence et que jamais il n’a manifesté aucune espèce de racisme que ce soit à l’égard des Anglais et des Juifs même s’il déplorait certaines de leurs attitudes. Certaines attaques sont allées trop loin et semblent avoir été orchestrées par un petit groupe d’extrémistes fanatiques et intolérants. Ce nationalisme de Groulx a toujours été dénué de toute violence et ne portait que sur la dignité, les valeurs morales et la fierté d’un peuple qui a été si souvent brimé dans ses aspirations, sa culture et sa langue dans le passé. (p. 18-19)

Groulx, que j’ai bien connu et dont j’ai été le médecin depuis ma collation des grades jusqu’à sa mort en 1967, m’a beaucoup influencé. C’était un homme très ouvert, à tout et à tous, et c’est certainement ce qui m’a le plus marqué chez lui. Il ne pouvait cependant tolérer les nombreuses humiliations dont le peuple canadien-français était l’objet et il voulait lui redonner sa fierté.

Si on veut comprendre son oeuvre, il faut se placer dans l’optique du moment. Nous étions un peuple pauvre, économiquement et culturellement faible, cantonné souvent dans le rôle de porteurs d’eau et de scieurs de bois. Nous manquions de tout, d’argent, d’instruction et, surtout, d’une élite éclairée. Groulx voyait à quel point nous étions en retard dans beaucoup de domaines, il le déplorait, et il a travaillé toute sa vie à nous encourager, à nous rappeler à quel point nous étions partis de peu, à nous montrer la bravoure de nos ancêtres et à nous rendre fiers de ce que les Canadiens français avaient accompli. Il regardait vers l’avenir et désirait nous donner envie de continuer. Tout ce que nous avons réalisé de beau et de grand, que ce soit Dollard des Ormeaux, Lafontaine, Bourassa, Lavergne, les missionnaires, il l’a repris et mis en valeur dans son oeuvre — une oeuvre magistrale — afin que nous puissions être fiers de nos ancêtres et de nos traditions. (p. 16)

L’Église canadienne était pour Groulx une source de fierté. La société québécoise a beaucoup changé et encore faut-il situer Groulx dans son époque. il faut aussi reconnaître que c’est, en effet, en grande partie grâce au clergé si les Canadiens français ont survécu et que, si l’Église n’avait pas été présente au moment de la conquête de la Nouvelle-France par les Anglais, nous n’existerions plus. (p. 17)

Le nationalisme qu’il prêchait visait surtout à défendre et à promouvoir les intérêts canadiens-français qui étaient constamment rognés par la bureaucratie et les politiciens anglophones d’Ottawa. Il prônait une dignité et une solidarité qui n’étaient rien de plus que ce que les Juifs et les anglophones du Québec faisaient pour eux-mêmes. Il voulait détruire cet esprit de parti que nos adversaires savaient si bien exploiter à leur avantage et qui faisait que les Canadiens français étaient le plus souvent divisés en bleus ou en rouges — conservateurs ou libéraux — avant d’être Canadiens français. Toute sa vie, il a combattu pour que leurs intérêts supérieurs passent avant les querelles de partis. Malheureusement, nous n’avions pas cette cohésion qu’avaient les Juifs et les Anglais. Il le déplorait souvent et il répétait que nous devions nous efforcer de les imiter. Bien qu’il n’ait pas eu de formation économique ni beaucoup de contact avec le monde des affaires, Groulx appuyait Édouard Montpetit et encourageait l’entreprise chez les Canadiens français, en citant justement l’exemple des Juifs et des Anglais. (p. 17)

De 1941 à 1945, conclut le docteur Genest, c’est-à-dire jusqu’à mon départ pour les États-Unis, j’allais le visiter chez lui tous les mercredis, de 19 à 21 h, pour le plaisir de discuter avec lui et de profiter de son savoir et de sa sagesse... Il était ouvert avec moi et il me parlait librement de toutes sortes de choses, des hommes politiques, des évêques... Il était loin d’être tendre vis-à-vis de ses compatriotes dont il désapprouvait certaines attitudes. (p. 18) ”

Pour sa part, Pierre Trépanier nous met en garde56:

[...] Même quand on a à l’esprit l’antisémitisme non raciste, il convient d’être prudent avant d’accuser Groulx. D’abord parce que du temps qu’il était directeur de L’Action française il a censuré des textes qu’il jugeait outrancièrement antisémites. Ensuite parce que lui-même, tout compte fait, s’est peu préoccupé de la question, qui n’a jamais été pour lui une obsession. Par exemple, dans Dix ans d’Action française 57, Albert Lévesque [l’éditeur] a recueilli les grands textes de doctrine écrits par Groulx de 1912 à 1925, de sa 35e à sa 48e année, en pleine maturité, alors que son système est arrêté. De ces treize textes, un seul mentionne le mot juif et une seule fois. La phrase n’est même pas de Groulx, c’est une citation de Léon Bloy... (pages xlix-l).
-----------
56. Pierre TRÉPANIER, “ Introduction II : L’éducation intellectuelle et politique de Lionel Groulx (1906-1909) ”, dans Lionel GROULX, Correspondance 1894-1967, tome II, 1906-1909 - Un étudiant à l’école de l’Europe, édition critique par Giselle HUOT, Juliette LALONDE-RÉMILLARD et Pierre TRÉPANIER, Montréal, Fides, 1993, 839 p. (Les références à ce texte se feront entre parenthèses à la suite de la citation)
57. Lionel GROULX, Dix ans d’Action française, Montréal, Bibliothèque de l’Action française, 1926, 273 p.
-----------

On sait que, chez le véritable antisémite, l’antisémitisme structure la vision du monde. Rien de tel chez Groulx, dont la pensée établit sa cohérence hors de tout anti-sémitisme. Il est indéniable que les critiques antisémites s’y rencontrent, mais elles sont secondaires, marginales par rapport aux idées-forces. Ce serait calomnier Lionel Groulx que de prétendre qu’il a pu un seul moment, même aux heures de lassitude et de persécution, livrer son coeur à la haine et son intelligence aux théories fumeuses des racistes. Le père Richard Arès, prêtre scrupuleux et esprit droit, qui atteignait sans effort à l’objectivité la plus rigoureuse et qui avait du nationalisme canadien-français une connaissance intime, ne concluait-il pas son examen des deux écoles nationalistes canadiennes-françaises, celle de Bourassa et celle de Groulx, par ce jugement: “ Non, le nationalisme immodéré, exagéré, intolérant, oppressif, ce n’est pas au pays de Québec qu’il faut le chercher [...] Tel est le nationalisme canadien-français: un mouvement d’action et de pensée, respectueux jusqu’ici du droit et de la morale [..] ” [page 1]

“ Qui peut affirmer que l’abbé Groulx était antisémite? se demande Jean Éthier-Blais. Ceux qui ne l’ont pas connu, sans doute, qui n’ont pas été ses élèves, qui n’ont pas lu ses livres... Il écrivait pour les hommes de son temps. Or, ses compatriotes avaient besoin de leçons quotidiennes d’énergie. Il leur proposait des exemples de cohésion économique et de solidarité ethnique, puisque nous-mêmes, dans notre propre pays, en étions réduits au statut objectif d’immigrants. C’est dans ce contexte qu’il parlait des Anglais et des immigrants juifs. Il n’y avait pas en lui de violence; mais une légitime impatience devant le spectacle de la réussite des autres et de l’incurie de cette majorité bonasse qui refusait de prendre son destin en main 58”.

Groulx serait-il étonné de toutes ces attaques personnelles? Oui, chagriné, sans doute, mais réaliste. Écoutons-le:

“ Caprice des générations qui vous écoutent, vous applaudissent et ont sitôt fait d’oublier et même de répudier les maîtres d’hier. il faut si peu pour changer l’atmosphère d’un pays. Ce qui plaisait hier ne plaît plus aujourd’hui, parait suranné, dépassé. Non, il n’est pas vrai que l’on sème pour la génération qui vient après soi. Les variations de l’esprit humain sont imprévisibles... Les courants de pensée sont aussi capricieux que les courants atmosphériques. Dans l’atmosphère régnante, on ne sait jamais quel courant étranger peut se glisser. Le semeur qui s’en va, qui a tout jeté jusqu’à la dernière poignée, jusqu’au fond de son sac, s’il est sage, se résignera mélancoliquement. Il n’avait qu’à faire son métier avec confiance, avec joie si possible. Il n’a pas à s’occuper de l’avenir qui appartient à un autre. ”

Lucide, Lionel Groulx fait une comparaison amusante: “ La popularité, la réputation des hommes ou des prétendus chefs tient à peu de chose. Elle dure ce que dure la mode des chapeaux de ces dames: l’espace d’un printemps 60 .”

----------
58. Jean ÉTHIER-BLAIS, “ Le prétendu antisémitisme de Lionel Groulx, un alibi du racisme anti-québécois ”, Les Cahiers d’histoire du Québec au xxe siècle, n˚ 8, “Dossier Lionel Groulx - actualité et relecture ”, automne 1997, p. 151, 152.
59. Lionel GROULX, Mes mémoires, tome, 3, op. cit., p. 262.
60. Mes mémoires, tome, 3, op. cit., p. 369.
----------

Compilé par Jean-Luc DION
Décembre 2000
Ω