Entre histoire et commémoration:
l'itinéraire Dollard de l'abbé Groulx

Patrice Groulx (1)




PARMI LES IMAGES FAMILIERES DE L'ABBÉ LIONEL GROULX, il y a en a deux, une prise en 1925 à L'Action française, l'autre à la fin de sa vie, où on le voit assis à son bureau, et près de lui, le buste de Dollard des Ormeaux, jeune milicien de Ville-Marie mort en 1660 dans la bataille du Long-Sault (2). Ces images nous renvoient à deux époques éloignées de la vie de Groulx, liées par la présence immuable d'un héros que l'historien a largement contribué à faire connaître à travers une célébration annuelle.

Pourtant, la place de Dollard dans l'oeuvre de Groulx est équivoque. Dans ses recherches savantes proprement dites, l'historien n'a pas renouvelé l'analyse de la bataille du Long-Sault. Obligé de défendre le «dossier de Dollard» dans diverses polémiques, il s'est attaché à défendre les thèses traditionnelles, quitte à les modifier pour en sauver l'essentiel. Pour lui, cet essentiel était ailleurs que dans les documents historiques et résidait dans la réactualisation de l'exploit du Long-Sault. A ses yeux, le sacrifice de Dollard, premier sauvetage de la nation contre un péril mortel, pouvait ranimer la combativité de la jeunesse canadienne-française au moyen de la commémoration. Le culte de Dollard nous renvoie donc à une particularité de l'oeuvre historique de Groulx, laquelle réside dans une fusion explicite entre l'interprétation du passé de son « petit peuple » et la diffusion de leçons à tirer pour l'avenir.

L'«exploit du Long-Sault», ses interprétations et sa commémoration

Le souvenir de Dollard, lorsque l'abbé Groulx s'en empare, est déjà le produit d'une longue élaboration. La bataille du Long-Sault, épisode des «guerres iroquoises», survient en mai 1660 sur la rivière des Outaouais. Elle met aux prises Adam Dollard et seize autres jeunes Français de Ville-Marie qui, en compagnie d'une quarantaine de Hurons dirigés par Annaotaha et de quatre Algonquins commandés par Métiouemeg, sont assiégés dans un fortin par 500 à 700 guerriers iroquois. Au bout d'une longue semaine, la majorité des Hurons quittent le fort pour se réfugier chez leurs assaillants. Ces derniers emportent la position et presque tous les Français périssent, ainsi que les Hurons et Algonquins restés à leurs côtés. Après la bataille, les Iroquois rentrent dans leurs villages, au nord de l'actuel État de New York.

La nouvelle de l'événement arrive à Ville-Marie et à Québec grâce au témoignage de quelques Hurons qui ont échappé des mains des vainqueurs. De ces premiers rapports viennent nos sources de première main : un mémoire incorporé à la correspondance de Marie de l'Incarnation et la Relation des jésuites de 1660, ainsi que quelques mentions dans les registres et la correspondance officielle (3). Le texte essentiel de Dollier de Casson date aussi de cette époque, mais son manuscrit, découvert tardivement à Paris, ne commence à circuler ici qu'en 1845. Entre-temps, l'épisode du Long-Sault sombre dans l'oubli.

De 1845 à 1865, les principaux historiens de la Nouvelle-France, d'abord François-Xavier Garneau, mais surtout les abbés Ferland, Casgrain et Faillon, constituent une «masse critique» de récits sur le Long-Sault qui propulseront Dollard au devant de la scène historique. Retenons surtout que Faillon produit, en utilisant le texte de Dollier comme matrice, la version canonique de l'événement, celle qui à la fois guidera l'interprétation des sources et commandera le sens des récits ultérieurs (4). Il consolide ainsi un véritable mythe identitaire, image d'un événement fondateur pétrifiée dans un déroulement narratif prévisible, servant de miroir embellissant et d'exemple normatif à la communauté canadienne-française, car elle lui parle de sa naissance douloureuse et de sa survie dans un environnement hostile.

Ce mythe empruntera vite plusieurs vecteurs. Dès 1874, la littérature, les beaux-arts et l'illustration intègrent Dollard au panthéon historique des deux nations du Canada (5) et en proposent une image sublimée. Le héros apparaît aussi dans les manifestations historiques, notamment les «pageants» du tricentenaire de Québec, en 1908. Le projet d'ériger un monument à Montréal prend forme en 1910, année du 250e anniversaire de la bataille, mais le groupe anglophone, qui refuse de s'associer aux francophones sur le terrain de cette commémoration, se dissocie promptement de l'idée. En proposant à partir de 1918 une célébration annuelle de la bataille du Long-Sault axée sur le thème de la défense du Canada français, l'abbé Groulx actualise donc la mémoire de Dollard et consacre la rupture mémorielle des deux Canadas. C'est à cette fête concurrente de celle de la Reine, mobilisant en priorité des jeunes dans des «veillées d'armes», et des rassemblements, appuyée par une imagerie héroïque, ponctuée de «mots d'ordre» et d'envolées patriotiques, que le nom de Dollard est resté attaché.

La contestation des récits sur Dollard éclate tardivement. En 1932, l'historien E.R. Adair, professeur à l'université McGill, affirme que le héros, poussé par des motifs égoïstes, était parti mal préparé au combat, que sa défaite a affaibli la colonie et que son rôle de sauveur relève du mythe. L'abbé Groulx et Gustave Lanctot répliquent à Adair (6), mais la polémique sème le doute sur les fondements historiques de la commémoration. Elle sera suivie par de nouveaux débats auxquels l'abbé Groulx prend une part active, en 1946 et surtout en 1960 (7). Elle entraînera aussi des relectures capitales, notamment celles de Léo-Paul Desrosiers, André Vachon et John A. Dickinson (8).

Dollard, héros providentiel

La conception de l'histoire dans laquelle baigne la résurrection de la mémoire de Dollard par l'abbé Faillon nous entraîne directement vers plusieurs fondements de la pensée de l'abbé Groulx, lesquels s'enracinent dans notre XIXe siècle. L'ouvrage doctrinal de l'abbé Louis-François Laflèche, Quelques considérations sur les rapports de la société civile avec la religion et la famille, énumère les préceptes qui guident l'historiographie cléricale élaborée à l'époque, à commencer par la raison d'être du Canada français : «La mission imposée à nos pères a été la conversion et la civilisation des sauvages de ce pays, et [...] le but que leur a assigné la Providence n'est rien moins que l'établissement d'une peuple profondément catholique dans cette terre qu'elle leur a donnée en héritages.» Laflèche précise d'autres idées sur le rôle pédagogique de l'histoire : la connaissance de notre passé et de ses principaux héros nous aide à comprendre nos devoirs nationaux, car il y a une forme contemporaine d'héroïsme dans la lutte pour agrandir le territoire du Canada français par la colonisation agricole, la plus noble des activités humaines. En somme, le rappel des grandes figures du passé préserve la continuité de notre passé dans le présent et emplit celui-ci du sens de notre « mission providentielle (10)».

Le canevas de Laflèche oriente d'emblée l'écriture de l'histoire et pointe vers la commémoration. L'abbé Faillon, lorsqu'il raconte l'exploit de Dollard, qui est à ses yeux «le plus beau fait d'armes de toute l'histoire canadienne (11)», est fidèle à l'esprit de cette entreprise mémorielle. Dans son récit, la Providence est omniprésente et la description de chaque épisode de la bataille contribue à la glorification du héros. Faillon s'autorise même à bricoler les sources pour les ajuster au plan divin, ou à les contredire en affirmant que Dollard et sa troupe sont partis au-devant d'un sacrifice volontaire pour préserver la colonie. Dollard est non seulement le sauveur providentiel de la colonie, il est aussi l'exemple qui inspirera les générations futures : «nous ne pensons pas diminuer la gloire qu'ils se sont acquise devant Dieu si nous tirons aujourd'hui de l'oubli des noms si glorieux [...], & si nous formons le voeu de voir élever un jour, dans la cité de Villemarie [sic], un monument splendide qui rappelle d'âge en âge, avec les noms de ces braves, l'héroïque action du Long-Saut [sic] (12).»

Avec l'idée du monument, nous n'en sommes qu'au premier degré du message commémoratif, dont la portée reste banale : le sacrifice glorieux des anciens se répercute sur la lignée entière et rehausse sa valeur. La répétition organisée de ce type de souvenir, avec son calendrier, ses processions, ses lieux mythiques mais surtout ses discours, est plus conséquente. La mode s'en généralise en Occident dans la deuxième moitié du XIXe siècle, à travers des célébrations qui exaltent les événements, les personnages ou les lieux fondateurs, et où les élites tirent la justification et le prestige de leur pouvoir. Le Québec est bien en prise avec son époque, à cette nuance près que l'Église joue un rôle marqué dans l'exploitation du souvenir.

Premier parcours de l'abbé Groulx

Quels sont les premiers signes de l'intérêt de l'abbé Groulx pour Dollard ? On trouve d'abord un canevas de récit, rédigé dans un manuscrit de 1905-1906 (13). Groulx n'est pas encore familier avec la matière, et puise dans des textes de valeur inégale les éléments sommaires de sa démonstration. L'intérêt de Groulx pour l'exaltation du sacrifice de Dollard se confirme plutôt en 1910, au cours des préparatifs du 250e anniversaire de la bataille. En mai, Le Semeur publie une lettre probablement écrite par l'abbé Groulx, et dans laquelle il exhorte l'Association catholique de la jeunesse canadienne (ACJC) à organiser des réunions publiques en mémoire de Dollard, ainsi qu'un «pèlerinage à la chapelle de l'église Notre-Dame où se trouve un tableau représentant Dollard et ses compagnons recevant le Dieu des forts (14)». Groulx participe lui-même à une «séance» commémorative au collège de Valleyfield, récitant un sonnet qu'il envoie ensuite à quelques journaux (15). En 1912-1913, il consigne un «Éloge de Dollard» dans. le répertoire de compositions françaises qu'il compile pour sa classe de rhétorique, toujours à Valleyfield (16).

Jusqu'au premier pèlerinage de Dollard à Carillon, organisé en 1918 par le groupe de L'Action française, la commémoration n'a pas encore modifié l'orientation classique de la lecture des récits de référence sur la bataille du Long-Sault. Dès 1910, toutefois, une tendance apparaît qui assigne à la commémoration une fonction injonctive. On la remarque par exemple chez Arthur Saint-Pierre, qui conclut une conférence sur Dollard par la dénonciation de «notre époque d'égoïsme féroce, de servilisme bas et d'apostasie honteuse», et appelle à apprendre «des jeunes martyrs du Long-Sault à vivre et à mourir pour Dieu et pour la Patrie (17)».

L'abbé Groulx n'est donc pas seul à entrevoir les «leçons» nouvelles de l'exploit de Dollard, mais il est bien le premier à reformuler le récit traditionnel pour servir les fins propres de la commémoration : c'est le fameux texte « Si Dollard revenait... », partie initiale d'une conférence donnée à Montréal le 31 janvier 1919, et qui sera reproduit à maintes reprises pendant un demi-siècle. Contrairement aux sources de 1660 et aux récits jalons de Dollier et de Faillon, le texte de Groulx ne marque pas l'historiographie de la bataille, car il n'apporte aucun élément nouveau. Au contraire, la prégnance du récit de Faillon dispense Groulx de s'attarder aux détails de l'événement, et s'il entame sa conférence par cette phrase : «Vous connaissez cette belle histoire de jeunesse héroïque (18)», c'est parce que Faillon a justement tout dit et qu'il est inutile de répéter.

Dans « Si Dollard... » et dans ses écrits de la même époque, qui ensemble forment un réseau intertextuel serré (19), on repère aisément quelques grands thèmes chers à l'historien. Tout d' abord, l'idée d'un lien organique entre les habitants de la Nouvelle-France, «cette colonie embryonnaire, cette petite race au berceau (20)» leur nouvel univers physique et leurs paysages intérieurs. «Dollard écoute la rumeur de la grande nature (21)» laissée par Dieu en héritage aux Français, mais il perçoit aussi l'appel du «fantôme des martyrs» morts sur cette terre (22), ainsi que «la voix de son âme de volontaire de la Sainte Vierge où habite le Christ de ses communions quotidiennes (23)». C'est à travers cette intériorisation du sens du devoir chrétien que la Providence, pour Groulx, intervient dans les affaires humaines. A cet environnement répond un autre motif, celui de la société idéale implantée dans la nature vierge du Nouveau Monde. Groulx chérit la Ville-Marie aux pures origines, dirigée par «un saint et un héros», où se propage «la contagion d'une exaltante générosité», dont les habitants «défrichent en priant, le fusil à côté d'eux (24)». Nous voici devant une image pérenne héritée du messianisme judéo-chrétien, celle du peuple élu luttant pour tailler sa place dans un monde hostile, et que les missionnaires et le clergé ont fortement relayée jusqu'aux années 1930 en laissant miroiter la fondation d'une «Jérusalem nouvelle» au Canada (25). Ce thème, qui fonde le doublet foi-patrie, occupera les pensées de Groulx toute sa vie (26).

La menace iroquoise met en relief la destinée du Canada français et préfigure les dangers qui pèsent sur la nationalité. Les discours de la fête de Dollard l'ont répété à satiété : l'ennemi d'aujourd'hui, ce n'est plus l'Iroquois mais l'encerclement anglo-saxon et ses effets, la modernisation économique et sociale incontrôlable, la pénétration des capitaux et d'une main-d'oeuvre étrangers, la dégradation de la culture nationale, la minorisation du Canada français et les attaques incessantes contre ses institutions. A l'aide notamment du portrait qu'il dresse de la situation dans Méditation patriotique (27), Groulx propose une adéquation rétrospective entre la situation de la Nouvelle-France et celle du Québec contemporain. Mais à ses yeux, la fibre morale, la volonté de s'accrocher qui ne manquait pas dans le Montréal de 1660 fait cruellement défaut en 1920, d'où l'importance de ranimer l'esprit de Dollard.

En parlant de la délivrance par l'action, l'abbé Groulx se distancie du vieil héritage conceptuel voulant que la Conquête a été un bienfait providentiel pour le Canada français. Il lui oppose l'idée que la Providence, si elle est la cause ultime de toute destinée humaine (28), ne dispense pas l'humanité de se prendre en mains. A ses yeux, l'exploit de Dollard confirme que seule une action résolue permet à une communauté de se tirer d'une situation désespérée. Groulx considère son propre métier avec le même sens du devoir : lui aussi un produit de l'histoire, l'historien ne peut pas se contenter d'observer le passé de sa collectivité, il doit agir sur son devenir. Dollard n'était pas seulement un modèle pour le Canada français, il était un appui pour Groulx lui-même, aux prises avec ses doutes, son inquiétude devant l'avenir des siens, le sentiment de sa propre insuffisance à servir de son mieux.

Car Groulx trouve enfin chez Dollard le modèle héroïque dont la recherche le hantait depuis longtemps. Contrairement, par exemple, à un Christophe de Lamoricière ou un Frédéric Ozanam, autres objets d'admiration que nous révèle son journal, Dollard combine toutes les facettes du héros canadien : il défend avec succès un territoire français et chrétien, allant jusqu'au sacrifice de sa propre personne, forme suprême de l'holocauste chrétien. C'est un héros tragique, qui symbolise la destinée périlleuse du peuple canadien-français, tragique elle aussi parce que toujours déviée, dans le tumulte de l'histoire, de la voie naturelle de son épanouissement.

Le piège de la commémoration

Fernand Dumont avait relevé cette ambivalence : la « mythologie » de l'abbé Groulx, c'est-à-dire sa conception du temps présent comme recommencement des temps passés est à la fois «portée et limite» de son oeuvre historique. Elle est portée dans la mesure où il y a «présence de l'histoire dans le tissu du présent». Elle est limite dans la mesure où l'interrogation historienne du passé risque à tout moment de se heurter à l'immuabilité du mythe (29). La célébration de Dollard et sa critique ont révélé les termes de ce paradoxe.

La commémoration historique est l'intention, sous la forme d'un rituel répété à des moments fixes, de perpétuer collectivement un souvenir qui aura pris, au préalable, la forme du mythe identitaire. Elle est l'écho d'autres commémorations, surtout de la célébration religieuse, et cette homologie explique pourquoi le Canada français, qui a longtemps pratiqué les grandes manifestations publiques dans l'expression de sa foi, a aisément reproduit dans la célébration commémorative la pompe et les thèmes de la religion. Par contre, la commémoration historique, en tant que rituel du souvenir et occasion de tirer les leçons actuelles d'un fait passé, s'accommode mal de l'interrogation critique à laquelle recourt l'enquête historique. Ce rapport malaisé est donc source de conflits dont l'enjeu est la vérité historique. Mais la commémoration et l'histoire restent liées par l'intention commémorative propre à tout récit d'histoire qui singularise des activités, des événements ou des personnages auxquels sont attribuées les orientations de la collectivité. Cette intention a été le programme même de l'Histoire du Canada de Garneau, matrice de notre mémoire nationale.

Dans la célébration de Dollard, toutefois, l'abbé Groulx a relevé d'un cran l'imbrication de la fonction commémorative au texte d'histoire par le rappel des «leçons» à tirer du sacrifice. Cette opération nous ramène à un paradoxe fondamental de son oeuvre. Fernand Dumont, encore, l'a souligné : pour Groulx, «l'histoire comporte des "leçons" parce qu'elle est le milieu de l'homme, la genèse d'où il tire sa forme et donc les axes de sa continuité (30)». Or, jamais les «leçons d'histoire» ne sont aussi abondantes qu'avec la célébration de Dollard. Dans les années 1920 et 1930, on insiste sur la défense du territoire culturel et économique. Au début des années 1940, le souvenir de Dollard est partagé entre le gouvernement fédéral, qui s'en empare brusquement pour promouvoir la conscription, et le mouvement anticonscriptionniste. A la sortie de la guerre, Dollard sert de prétexte pour défendre le créditisme ou l'anticommunisme et même, dans les années 1960, pour combattre le rapport Parent. Mais la «leçon» commémorative tend malgré tout à figer le récit historique qui lui sert d'argument, alors que l'opération historienne, en prise sur les sensibilités changeantes et les débats de société, déboulonne les héros, souvent pour les remplacer par de nouveaux. Après la critique d'Adair, en 1932, l'idée se répand progressivement que l'événement lui-même, et non seulement sa représentation, est un mythe, que la bataille n'a pas vraiment eu lieu, et que le héros n'a jamais existé... Mais surtout, la critique du mythe se déporte rapidement sur la nature même de l'enseignement historique de Groulx (31). C'est ainsi que la célébration de Dollard se retourne contre l'autorité de son principal auteur.

Les amis de Groulx s'inquiètent de cet effet pervers, et après chaque polémique, demandent plus de réalisme dans la présentation du héros. Olivar Asselin pense dès 1932 que «tout le monde, bientôt, sera d'accord pour voir en Dollard non pas un demi-dieu [...] mais tout bonnement un brave qui, espérant vaincre, perdit la vie, et qui, perdant la vie, n'en sauva pas moins ses concitoyens. [...] Et la gloire de Dollard n'en souffrira nullement (32)». Soucieux que l'exemple de Dollard ne s'épuise trop vite, Omer Héroux met ses lecteurs de 1935 en garde contre les effets pervers de la commémoration :«le grand danger des commémorations historiques [...] c'est que le héros puisse sembler extérieur à notre temps, à notre humanité (33)».

Après la guerre, le regard se pose directement sur les failles de la légende commémorative. Dans L'Action nationale de 1946, Marcel Hamel pense que «Dollard des Ormeaux n'est pas si mesquin que ses dénigreurs le veulent, ni si grand que la légende créée autour de son nom. Cette légende, au juste, qui n'a pas su s'alimenter à l'histoire, l'a terriblement altéré dans le grossissement de l'admiration populaire. (34)» André Laurendeau admet lui-même, en 1960, que les discours ont usé la métaphore : «Quel rhétoricien n'a, un jour, cherché à ajuster l'exploit du Long-Sault au monde contemporain comme il le voyait, et cherché les "Iroquois" qu'il nous faut aujourd'hui détecter et combattre? Les images vieillissent vite, quand elles ne sont pas renouvelées(35).»

Au moment du tricentenaire de la bataille du Long-Sault, en 1960, l'abbé Groulx en était sans doute arrivé au même constat. Dans une entrevue avec André Laurendeau diffusée à cette époque, il prend soin de départager les domaines de la commémoration et de l'histoire. «On peut faire des discours et on peut faire de l'histoire, déclare-t-il. je crois que les deux genres ne sont pas incompatibles (36).» Cette distinction lui permet évidemment de sauvegarder sa réputation d'historien, sans l'obliger à renier son engagement patriotique. La publication de Dollard est-il un mythe ? vise elle aussi à rétablir la réalité de Dollard. Pour arriver à ses fins, l'abbé Groulx adopte une définition étroite du mythe (37) qui sert bien sa position, rassure ses admirateurs, mais laisse entier le problème soulevé par les polémiques : tout récit d'histoire n'est-il pas spontanément contaminé par les versions antérieures, par les «sources» mêmes dont il tire l'argument de son objectivité ? A l'inverse, la commémoration ne le réduit-elle pas à une caricature de la réalité ?

L'écueil amérindien