Adélard GODBOUT Un premier ministre fort honorable
Les six années du régime libéral de Godbout ont pris l'allure d'une révolution
Rémy Charest LeDevoir 13 octobre 1996
Une biographie de réhabilitation
Spirale
GODBOUT
Jean-Guy Genest
Septentrion, Sillery, 1996
390 pages
Tout occupée qu'elle était à dresser le portrait massif de Duplessis et de la mythique Grande Noirceur du Québec d'avant 1960, l'historiographie québécoise a surtout traité le gouvernement libéral d'Adélard Godbout, au pouvoir de 1939 à 1944, comme un hiatus sans trop de conséquences, un genre d'accident de parcours sans suites. En fait c'est à peine si on se rappelle cet homme qu'on retient surtout à cause de la crise de la conscription et des élans centralisateurs d'Ottawa auxquels on l'accuse d'avoir cédé trop facilement.
Pourtant, comme le souligne l'historien Jean-Guy Genest, professeur à l'Université du Québec à Chicoutimi, dans la biographie de ce premier ministre méconnu qu'il vient de publier au Septentrion, ces six années de régime libéral ont pris l'allure d'une Révolution tranquille avant la lettre. Les années Godbout sont celles où le vote est finalement accordé aux femmes sur la scène provinciale, celles de la fondation d'Hydro-Québec, de l'instauration de l'instruction obligatoire et gratuite, rêvée depuis des décennies dans les milieux libéraux progressistes, du développement important d'une agriculture moderne et scientifique, d'une valorisation sans précédent du rôle de l'État et de la fonction publique - fondation d'une commission du service civil, politique de plus bas soumissionnaire, abandon des modes traditionnels de patronage, etc. Au moment de sa défaite de 1944 (il remporte la majorité des voix, mais pas la majorité des sièges, à cause des inégalités de la carte électorale dont l'Union nationale bénéficiera tant dans les décennies suivantes), Godbout et son équipe, fortement ancrée dans l'aile gauche du parti libéral, s'apprêtaient même à mettre en place l'assurance-maladie.
Un opposant aux incursions du fédéral
De plus, selon Genest, Godbout n'aurait pas été coupable d'à-plat-ventrisme face à ses collègues libéraux d'Ottawa, comme on l'a souvent prétendu. Soulignant les réserves du premier ministre provincial face aux centralisations du temps de guerre, l'auteur démontre qu'il était capable de ses remontrances à Mackenzie pour s'opposer vigoureusement incursions fédérales dans des champs de compétence provinciale, notamment dans le domaine de l'éducation
Soulignant une fois de plus l'ironie du je me souviens de la Belle Province, Jean-Guy Genest établit avec force l'importance du personnage et de son gouvernement dans le développement du Québec. Il était temps: cinquante ans après son passage au pouvoir, aucune étude n'avait encore été publiée sur Adélard Godbout, véritable oublié de l'histoire dont le nom n'a même pas trouvé place sur un édifice public, une route ou une école.
La précaution à prendre en manipulant l'ouvrage, c'est d'être emporté par l'admiration presque sans bornes de l'auteur envers son sujet d'études: sa thèse de doctorat déposée en 1982 s'intitulait - c'est plutôt révélateur - Vie et oeuvre d'Adélard Godbout, et c'est depuis tout temps qu'il cherche à réhabiliter cet homme qui mérite de figurer au panthéon des chefs d'État qui ont marqué le Québec. Même si l'historien fait preuve d'une indiscutable rigueur dans sa recherche, on sent bien que Godbout est pour lui l'image même de la droiture et du sens du devoir, de l'homme d'État supplantant entièrement le politicien, même s'il doit en payer le prix aux élections. Bref, une sorte d'antithèse de Duplessis.
Ceci l'amène certainement à pousser sa démonstration un peu loin, animé qu'il est par une vision tragique du personnage et par les regrets fort compréhensibles au demeurant - que les réformes avortées du gouvernement Godbout, genre de grand rendez-vous manqué de l'histoire, peuvent aisément susciter. Quand on cherche à rétablir l'équilibre d'une vision historique pleine de trous (ce que Jacques Godbout appelait récemment en ces pages, avec un sens un peu injuste du raccourci, la vision «clérico-nationaliste» de l'histoire), il faut parfois pousser un peu fort. Et dans le cas précis du développement sociopolitique du Québec d'avant les années 60, il faudra encore quelques bons coups de boutoir pour rééquilibrer les choses.

|