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Patriote au féminin


Marie-Andrée Chouinard

LeDevoir

2 mai 1998


 
  «Et j'ai vu à travers cette femme, avec qui j'ai beaucoup d'affinités, tout l'attachement que j'éprouvais pour ce pays.»

LE ROMAN DE JULIE PAPINEAU
L'exil
Micheline Lachance,
Québec/Amérique
Montréal, 1998, 638 pages

(...) Julie Bruneau, la flamboyante conjointe du Patriote Louis-Joseph Papineau, n'a droit dans le Dictionnaire biographique du Canada, qu'à quelques références plutôt qu'à sa propre notice biographique. Micheline Lachance y a pourtant vu un sujet d'écrit en or. Mille pages après avoir entrepris ses travaux, elle en parle avec une franche admiration. Femme politisée, n'hésitant pas à contredire Louis-Hippolyte LaFontaine ou Georges-Étienne Cartier pour des divergences d'opinion, la Julie n'avait pas froid aux yeux «et avait ce petit côté bagarreur qu'on a peu relevé chez les femmes de cette époque, explique Mme Lachance. Pourtant des Julie Papineau, j'aurais pu en ressusciter bien d'autres.» (Photo: Jacques Grenier, le Devoir)

Après le succès fulgurant du premier tome du Roman de Julie Papineau - paru en 1995, il a fait au moins 60 000 heureux -, Micheline Lachance a entamé la suite le coeur léger. «La formule avait plu aux gens et je n'hésitais plus entre l'envie de faire une biographie et un roman historique. Alors que le premier genre oblige à une description plus froide, très factuelle, le roman historique permet de jouer dans le registre des émotions, ce qui me convient tout à fait.»

Destin tragique

Après la Rébellion et la sanglante bataille de Saint-Denis, Julie Papineau erre d'un continent à l'autre, s'établit le temps de quelques mois dans une ville, dans l'espoir toujours d'y attirer tous ses rejetons semés aux quatre vents, et part pour une autre terre d'adoption, au gré des humeurs politiques. Destin tragique, quotidien empreint d'une grande tristesse, parce que les malheurs et la maladie frappent, mais surtout à cause du vague à l'âme perpétuel de Louis-Joseph, sorte de mélancolie liée à la rancune soudaine de certains de ses fidèles.

«Sur le plan de la vie intime des deux époux, c'est sans doute la plus grande découverte», estime Mme Lachance, que la fin de la rédaction de L'Exil a rendue elle-même un brin mélancolique, l'écrivaine perdant tout à coup cette soeur à laquelle elle a consacré près de dix années de son temps. «Après la Rébellion, Louis-Joseph décroche presque complètement, et n'eût été de Julie, il ne serait jamais retourné en politique. Elle était sans doute beaucoup plus influente qu'aucun historien ne l'aura jamais admis.»

En épluchant la correspondance de Julie, de Louis-Joseph, d'autres membres de la famille, Micheline Lachance a conçu la trame historique de son ouvrage, y ajoutant toute la sensibilité permise par le roman. Heureuse formule qui, sous la plume habile de l'auteure, offre la rigueur des ouvrages historiques bien fouillés de même que la souplesse confortable de la romance.

Au moment où elle entamait la recherche colossale qui a mené au parcours de dame Papineau, la journaliste-écrivaine (elle vogue d'une occupation à l'autre depuis des années) venait tout juste de déménager à Saint-Marc-sur-le-Richelieu, en plein dans la vallée des Patriotes. «Par un concours de circonstances, l'électricité manquait souvent à ce moment-là et je me retrouvais devant ma lampe à l'huile et mon feu de cheminée.» Comme au temps de Julie... Curieuse coïncidence, c'est en pleine crise du verglas que l'auteure a mis la dernière main à son volume, dans des conditions similaires à celles du XIXe siècle. «J'ai même pensé sortir ma plume d'oie pour terminer le livre... »

Les années sur fiches

Devenue quasi obsédée par ce personnage mais aussi par l'époque et les gens qu'elle décrit et dont elle parle, Micheline Lachance emmagasine sur des fiches classées par année, mois, journée, toute l'information rendue par la correspondance qu'elle épluche, les livres qu'elle dévore, les films qu'elle écoute, à la recherche du moindre détail susceptible d'ajouter à sa fresque historique.

«C'est curieux, avec une entreprise comme celle-là, comment on finit par ne plus supporter de ne pas avoir en sa possession quelque information qui se trouve.» Un bref séjour à Saratoga, dans l'État de New York, où Julie entreprend son exil à l'été de 1838, a occasionné des modifications à un chapitre entier. Furetant parmi une pile de dépliants publicitaires, Micheline Lachance fut intriguée par la promotion d'un certain musée Walworth. Le nom la fait sourire puisque c'est chez le juge Walworth, protecteur de son aîné Amédée, que Julie est d'abord hébergée. «Ce musée était une reconstitution de la maison du juge Walworth! Je n'en croyais pas mes yeux.» Surprise, ravie, l'auteur modifie donc entièrement la description du décor.

Après l'euphorie du premier tome, où l'on suivait l'évolution du mouvement de la Rébellion, le deuxième tome raconte les difficultés de l'exil. Montré du doigt parce qu'il a fui, avant les premiers temps de la bataille de Saint-Denis, Louis-Joseph Papineau est ensuite accusé de ne rien mettre en oeuvre pour orchestrer la revanche. «C'est l'échec, la déroute et les règlements de comptes, raconte Micheline Lachance. Les perdants ont besoin d'un coupable et c'est Papineau qui incarne le responsable de l'échec. Papineau est un homme brisé.»

Troublé par les récriminations qu'on lui adresse, Papineau s'éloigne de Julie, qui a peine à voir faiblir son ardeur patriotique. Julie quitte la France, qu'ils habitent depuis quelques mois, avec ses enfants sous le bras. Le ton de ses lettres de l'époque, plus agressif à l'endroit de Papineau, et surtout le fait que l'époux ne suive pas la dulcinée, intriguent Micheline Lachance. En farfouillant dans les lettres de l'époque, elle découvre une correspondance pour le moins amicale et peut-être davantage - entre Papineau et Marcella Dowling, Irlandaise qui le guide à travers ses mondanités parisiennes.

«Aujourd'hui, depuis cinq heures ce matin jusqu'à minuit, je vous ai donné tout mon temps et mes pensées, écrit Louis-Joseph à la jeune Marcella. Mon sommeil ne peut que s'en ressentir. Je vous verrai en songe, soit au paradis, soit sur les Champs-Élysées, et toujours me tendant la main... »

Comment savoir si ces échanges en apparence enflammés laissaient soupçonner plus qu'une profonde amitié? «Je suis retournée aux archives trois fois lire les lettres de Marcella, écrites en anglais, sur du papier vieilli, pour être absolument certaine de ce que je disais. Ma loupe est usée à force de les lire, mais tout ce que j'ai écrit sur cette prétendue liaison est vrai. Certains croiront que c'est une partie de romance que j'ai inventée de toutes pièces, mais tout est là, aux archives.»

A la lecture de certaines lettres de Julie, d'autres de Louis-Joseph, Micheline Lachance s'est étonnée de retrouver des coups de ciseaux ici et là. Pour éviter que quelques renseignements ne tombent sur la place publique, les descendants de Julie avaient tout simplement «effacé» des phrases prétendument compromettantes. «Mais en coupant une phrase d'un côté de la page, on a aussi effacé l'autre côté de la page, raconte Micheline Lachance. C'est très frustrant pour un chercheur, parce qu'on a l'impression qu'il y avait là ce qu'on voulait savoir».

L'auteur a parcouru le XIXe siècle de long en large grâce aux péripéties de la famille Papineau. Micheline Lachance retournera sans doute frayer du côté du journalisme, où elle oeuvre depuis des années, pour mieux s'ennuyer de sa peau d'écrivain. Les projets et les rêves, dont celui de retrouver sa Julie sur le petit écran - qui sait? - ne manquent pas. En attendant de s'attaquer à une autre époque, un autre personnage, elle savoure ce que Julie lui a laissé en héritage. «Elle m'a fait comprendre une page d'histoire que je n'avais jamais vue dans toutes ses ambiguïtés. Et j'ai vu à travers cette femme, avec qui j'ai beaucoup d'affinités, tout l'attachement que j'éprouvais pour ce pays.»