|
Invariablement, toute conversation au sujet de René Lévesque nous ramène à
l'homme, à la grandeur du petit homme. L'hydroélectricité, la loi 101,
l'assurance-automobile, la loi référendaire lui assurent sa place dans l'histoire; son
dévouement, sa simplicité et son intégrité lui ont fait une place dans le coeur des
gens.
René Lévesque détestait les piédestaux. La statue qu'on érigera à sa mémoire sur la promenade des Premiers Ministres, le long du boulevard qui porte son nom à l'avant
du parlement, sera clouée au sol... Il sera celui qui va. Parmi les passants, les gens
ordinaires à qui il a tout donné et qui le lui ont toujours bien rendu.
«Cet homme a aimé le peuple québécois jusqu'à la limite de ce qu'un cur peut
aimer», soutient son ex-ministre et ami, Pierre Marois.
Pour mesurer la grandeur d'âme d'un homme, il suffit probablement de considérer la
taille de ce qui est à la mode de nommer l'ego. René Lévesque n'avait, lui, aucune
ambition personnelle, dit M. Marois. Et le sénateur Jean-Claude Rivest en donne
pour preuve l'air ahuri qu'affichait le nouveau premier ministre en arrivant à
l'Assemblée nationale en 1976.
«Mon bureau était vide. J'attendais l'arrivée de Louis Bernard avec mes boîtes de
carton. M. Lévesque s'est assis. Il semblait découragé quand il m'a dit: "Dans quelle
affaire je me suis embarqué?" Ce n'était pas la job qu'il cherchait.» Des années
auparavant, le fondateur du Parti québécois disait à qui voulait l'entendre qu'il
n'avait pas l'étoffe d'un premier ministre.
Désintéressé, dévoué, engagé, René Lévesque a beaucoup fait. Il a tout donné. Dernière attachée de presse de M. Lévesque, Lyne-Sylvie Perron a travaillé pendant 11 ans à ses côtés. Elle le sent toujours présent aujourd'hui encore, dix ans après sa mort.
«Il n'a jamais cessé d'être là. La vie nous amène des faits nouveaux qui font encore
penser à lui. C'est rare une journée qui passe sans que quelque chose me fasse
penser à lui. Il a touché à tellement de choses. Il s'est beaucoup exprimé, cet
homme-là. Il s'est beaucoup intéressé aux autres, ce qui fait qu'il est encore présent
dans le cur des gens.»
Son flair politique était solidement ancré sur ce qu'il pressentait de l'opinion
publique. Aujourd'hui président du Conseil des services essentiels, Pierre Marois
pilotait en 1982 les modifications au Code du travail qui allaient instaurer la notion de
«services essentiels».
«Le projet de loi n'avait l'appui de personne, raconte-t-il, mais M. Lévesque m'avait
dit: "Écoutez, vous voyez bien, Pierre, que nous n'avons pas diable d'appuis. Mais
c'est un bon projet de loi, alors allez-y et ne vous trompez pas." On ne s'est pas
trompés.»
Grand démocrate, René Lévesque savait fouetter la fierté des Québécois au point de les étonner d'eux-mêmes. Comme il le disait souvent, «il s'agit de ne pas se prendre
pour d'autres mais de commencer à se prendre pour nous-mêmes». Pour les mêmes
raisons, sans doute, il était aussi prudent. «Droit, honnête et prudent», a dit
Jean-Claude Rivest, qui retiendra toujours «la probité de l'homme».
«Il n'était pas du genre de donner des rendez-vous artificiels à l'histoire. Par
exemple, lors du rapatriement de la Constitution en 1982, un geste inacceptable
d'une telle gravité historique, il aurait pu se relancer dans la "cause", mais il a préféré
l'hypothèse du beau risque. Il savait faire une lecture exacte du sentiment du
peuple.»
Ce qui n'enlevait rien à sa grande culture, à sa connaissance des hommes et de
l'histoire. René Lévesque savait.
«À la basilique de Québec mercredi, explique Pierre Marois, je regardais sa photo et
je revoyais un film passer dans ma tête. Quand j'étais étudiant au collège
Sainte-Marie, il m'avait accordé une entrevue. Il était à Point de mire à l'époque.
C'était avant qu'il ne plonge en politique, mais on sentait déjà toute la Révolution
tranquille bouillonner en lui.»
René Lévesque appartient à l'histoire, a souligné le premier ministre Lucien
Bouchard cette semaine, mais il appartiendra toujours aux Québécois.
«Quelques rares moineaux le tutoyaient, comme Yves Michaud, note Pierre Marois.
Il était l'exception qui confirmait la règle. Mais il acceptait que les petites gens lui
disent "Ti-Poil" ou "René". Il écoutait beaucoup les gens. Entre deux élections, j'ai
déjà fait du porte-à-porte avec lui dans Longueuil. C'était sa manière à lui de faire des sondages.»
Grand et petit à la fois, dans les sens les plus nobles des deux termes, le fondateur
du Parti québécois serait le premier à récuser aujourd'hui le mythe dont certains
voudraient l'entourer. Sourire timide aux lèvres, cigarette au poing, il choisirait sans
doute le simple souvenir plutôt que la mémoire grandiloquente.
«Il a tellement fait de choses qu'on n'a pas besoin d'en faire un mythe», souligne
d'ailleurs Lyne-Sylvie Perron. En fait, explique-t-elle, René Lévesque était pudique:
«Il avait de la difficulté dans ses contacts de personne à personne, mais il demeurait
très attentif aux autres et multipliait les contacts personnalisés.» Simple mais
respectueux, chaleureux mais jamais familier, c'était un livre ouvert qui gardait caché
le secret de ses sentiments les plus profonds.
«C'est un des hommes les plus cultivés que j'ai connus, soutient Pierre Marois, mais
il n'en faisait jamais l'étalage. On lui demandait s'il avait lu tel livre, il répondait
"bien sûr", et le lendemain, il nous apportait d'autres bouquins traitant du même
sujet. Il a longtemps correspondu avec des gens célèbres comme Han Suyin, mais il
ne le disait pas.»
Misogyne, a-t-on dit aussi de René Lévesque? C'est le premier... et le dernier
premier ministre à avoir nommé une femme comme chef de cabinet. Il avait
l'habitude d'appeler ses secrétaires des adjointes exécutives et c'est lui qui a donné à
Lise Payette en 1976 un rôle de premier plan.
Selon Lyne-Sylvie Perron, «il aimait les femmes pour ce qu'elles étaient. À
compétence égale, il trouvait les femmes plus originales. Il aimait notre façon d'être.
Il avait un profond respect, une fascination pour ce que les femmes sont».
Sur tout ce qui a été dit et écrit à son sujet, Pierre Marois demeure «convaincu que ce qui l'a le plus blessé, c'est la nuit des longs couteaux. C'était un homme de principe.
La parole donnée, la signature trahie, pour lui, c'était sacré. Comme il disait: le plus
difficile pour un être humain, c'est de réussir à garder son idéal après avoir perdu
toutes ses illusions».
De ses dernières années en politique, on retient souvent les qualificatifs «difficiles»,
voire «pénibles».
«Durant les dernières années, il venait voir Gérard D. Levesque tous les jours, se
rappelle Jean-Claude Rivest. Il se confiait à lui pendant des heures de temps. C'était
pathétique.»
Mais René Lévesque a, heureusement, survécu aux amitiés perdues, aux départs
inattendus et à la fin de la carrière. Avant de mourir, il a eu le temps de renverser le
mauvais sort et d'effacer l'amertume de ne jamais avoir réalisé la souveraineté du
Québec.
Lyne-Sylvie Perron croit que René Lévesque avait eu la chance de se réconcilier avec
la vie. Il a juste eu le temps d'avoir le plaisir d'avoir du temps. Un bon souper, une
belle lecture. Il a voyagé et connu un succès de librairie immense avec son livre
Attendez que je me rappelle... Selon elle, il est mort épanoui. «Il a accompli
beaucoup de choses en peu de temps à cette époque.»
Mercredi soir à Québec, à la suite de la cérémonie commémorative du dixième anniversaire de la mort du fondateur du Parti québécois, les retrouvailles
souverainistes se sont poursuivies tard dans la nuit. Des anciens élus et attachés
politiques se sont retrouvés comme si c'était hier... «On était aussi proches qu'avant,
dit Lyne-Sylvie Perron, et c'est lui qui nous a toujours rapprochés. Espérons que les
jeunes vont savoir ce qu'il a été et ce qu'il a fait. Il nous a beaucoup donné.»

|