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Camille Laurin, celui qu'on a surnommé «le père de la loi 101» et qui fut une figure marquante de la vie politique québécoise des 30 dernières années, est décédé hier à sa résidence d'Outremont d'un cancer des ganglions. Il était âgé de 76 ans.
Admiré des uns, détesté des autres, il aura piloté, à titre de responsable de la politique
linguistique du premier gouvernement formé par le Parti québécois dans la deuxième
moitié des années 1970, la longue quête d'un visage et d'une destinée françaises pour
le Québec et, de ce fait même, incarné une controverse que la paix relative des années
1990 n'a pas encore complètement achevé d'éteindre.
Éminent psychiatre, M. Laurin n'a jamais caché avoir agi de manière thérapeutique
pour redonner aux francophones du Québec la confiance qui, analysait-il, leur
manquait et auquel seul un encadrement législatif pouvait remédier.
Tant chez ses alliés que chez ses adversaires politiques, on a reconnu hier l'ampleur de
l'héritage laissé par Camille Laurin.
À Québec, la ministre responsable de la Charte de la langue française, Louise
Beaudoin, a souligné sa détermination et sa sérénité. Père spirituel des souverainistes,
a-t-elle dit, il n'avait pas d'états d'âme, supportant avec patience les quolibets et les
caricatures de ceux qui détestaient l'idée même de faire du français la langue officielle
du Québec en 1977.
«Il a fait en sorte que la charte soit adoptée. Il a donné confiance aux Québécois
francophones en eux-mêmes. Avec René Lévesque, il fait partie des gens qui ont fait
l'histoire du Québec contemporain. Il y a le Québec d'avant la Charte de la langue
française et le Québec d'après», a commenté Mme Beaudoin.
À Ottawa, le ministre des Affaires intergouvernementales Stéphane Dion a relevé que
«la loi 101 avait des côtés très positifs [...]. Et j'ai même dit une fois que c'était une
grande loi canadienne. Mais je ne suis pas sûr que le docteur Laurin appréciait ce genre
de compliments». Selon M. Dion, la loi a permis aux francophones du Québec de se
sentir plus à l'aise au Canada en leur garantissant la protection de leur langue, mais il a
fallu qu'elle évolue. «Contrairement à ce qu'on dit, elle n'a pas été affaiblie par les
tribunaux; elle a plutôt été mieux ciblée.»
Pour sa part, le président d'Alliance Québec, William Johnson, a dit, malgré les
divergences, regretter la disparition de M. Laurin. «Sur le plan personnel, je suis
attristé. C'était un homme d'une grande culture, à la personnalité séduisante.» Mais il
l'a aussi décrit comme un «idéologue» qui partageait «les vues de Lionel Groulx».
M. Johnson a ajouté que la protection de la langue française était justifiée mais que la
loi 101 visait à «faire disparaître le bilinguisme» au Québec, et «j'espère qu'on pourra
un jour réviser cet héritage».
Né à Charlemagne le 6 mai 1922, quatrième d'une famille de 14 enfants, Camille
Laurin est d'abord tenté par des études de théologie, auxquelles il renonce pour
s'inscrire à la faculté de médecine de l'Université de Montréal. Il y voit, note le
journaliste Graham Fraser dans son histoire du PQ publiée en 1984, «une autre
carrière où je peux scruter le mystère de la jonction entre l'âme et le corps, entre
l'esprit et la matière».
À l'université, il travaille au Quartier latin, le journal étudiant, où ses affinités
nationalistes se font jour à partir de 1947. Dans ses écrits, il évoque notamment la
nécessité de «la sauvegarde de notre caractère français et catholique».
Après des séjours d'études en Europe et aux États-Unis, Camille Laurin revient avec
un diplôme en psychiatrie et, en 1957, se joint à l'Institut Albert-Prévost. Freudien
convaincu, doté d'une forte personnalité, il y a maille à partir avec la direction, qui
finit par le congédier. Il sera réintégré dans ses fonctions plus tard, au terme d'une
commission d'enquête mise sur pied par le gouvernement de Jean Lesage.
Il s'éloigne ensuite graduellement de ses amis fédéralistes, dont Pierre Trudeau,
Gérard Pelletier et Marc Lalonde. Influencé par les conclusions de la commission
Laurendeau-Dunton sur le bilinguisme et le biculturalisme, en 1965, il entre carrément
dans la mouvance indépendantiste.
En 1968, il participe à la fondation du Parti québécois. Il se fait élire premier président
du Conseil exécutif national du parti, un poste qu'il occupera jusqu'à son élection
comme député de Bourget (est de Montréal), en 1970. Le chef du PQ, René Lévesque,
ayant alors été battu dans sa propre circonscription, il prend la tête du caucus de sept
députés péquistes, dont il est le doyen, à l'Assemblée nationale.
Défait en 1973, Camille Laurin revient à la psychiatrie, puis est réélu lors de la vague
péquiste de 1976. René Lévesque le nomme ministre d'État au Développement
culturel, avec la mission d'élaborer la politique linguistique du nouveau
gouvernement. Il s'adjoint des personnalités d'envergure telles Guy Rocher, Fernand
Dumont et Henri Laberge afin de mener à bien ce qui restera l'uvre politique de sa vie.
De l'approche de M. Laurin en la matière, Graham Fraser a écrit: «Laurin croyait
fermement à la valeur du modèle psychiatrique et thérapeutique pour la résolution du
problème linguistique. Dans sa pratique, il en était venu à la conclusion que la plupart
de ses patients francophones souffraient du "sentiment d'inachèvement et de carence
de l'identité", sentiments qui, d'après lui, constituent "un héritage collectif que seule
une psychothérapie collective peut résoudre".»
Après des débats plutôt houleux au sein du cabinet Lévesque qui en retardent
l'accouchement - pas moins de quatorze versions différentes sont soumises à
l'attention des ministres, et MM. Lévesque et Laurin divergent notamment d'opinion
sur l'accès à l'école anglaise -, un Livre blanc intitulé La politique québécoise de la
langue française est finalement rendu public au début d'avril 1977. Il établit quatre
grands principes: 1- «Au Québec, la langue française n'est pas un simple mode
d'expression mais un milieu de vie»; 2- «On doit respecter les minorités, leurs
langues, leurs cultures»; 3- «Il est important d'apprendre d'autres langues que le
français»; 4- «Le statut de la langue française au Québec est une question de justice
sociale.»
Le français langue officielle
Le 27 avril, le gouvernement dépose le projet de loi 1, qui fait du français la langue
officielle du Québec: langue de la justice, de l'administration, du travail, du commerce
et des affaires, de l'enseignement. On établit le cadre de francisation des entreprises,
les restrictions à l'éducation en anglais, les modalités de contrôle. La création d'un
Conseil de la langue de française est proposée.
Fin août, au terme d'affrontements extrêmement vigoureux qui touchent autant les
parlementaires que les médias et le grand public, la Charte de la langue française est
adoptée, malgré l'opposition des libéraux et de l'Union nationale. Camille Laurin
devient dès lors «le père de la loi 101», porté aux nues par les uns, diabolisé par les
autres, à commencer bien sûr par la communauté anglo-québécoise.
En clôture du débat, M. Laurin, qui avait à quelques reprises perdu sa sérénité et son
flegme légendaires à l'occasion des échanges, désigne la loi 101 comme «rien d'autre
que le geste d'un peuple déterminé à vivre sa vie».
Les années 1980 allaient voir de larges pans de la législation renversés par des
jugements successifs de la Cour suprême du Canada. Ce fut notamment le cas des
chapitres faisant du français la langue de l'État et de la justice, de même que de la
clause Québec qui restreint l'accès à l'école anglaise aux enfants dont les parents ont
étudié en anglais au Québec. À partir de 1988 ressurgira aussi la question de la langue
d'affichage, redéfinie par la loi 178 et un recours à la clause dérogatoire
(intérieur-extérieur), puis par la loi 86 (prédominance du français).
Pour sa part, Camille Laurin, devenu ministre de l'Éducation, est réélu aux élections
de 1981. En 1984, il reçoit le portefeuille des Affaires sociales, mais en novembre de
la même année, dans la foulée du «beau risque» évoqué par René Lévesque après
l'arrivée au pouvoir des conservateurs de Brian Mulroney à Ottawa, il démissionne en
compagnie de nombreux collègues, dont Jacques Parizeau.
Il retourne à sa profession de médecin psychiatre et devient quelques mois plus tard
directeur du département de psychiatrie du centre Albert-Prévost de l'hôpital Sacré-Cur
de Montréal.
Mais l'attrait de la politique ne s'éteint pas pour autant. En 1994, il revient aux affaires
de l'État, étant élu député de Bourget pour la quatrième fois. Cette fois, cependant, ni
Jacques Parizeau ni Lucien Bouchard, qui prend les rênes au début de 1996, ne
l'appelleront au cabinet.
Une loi «essentielle»
Si M. Laurin avait vertement dénoncé le projet de loi 86 au moment de son dépôt en
1993, le qualifiant de «passoire» et d'«héritage empoisonné» des libéraux, s'il avait
alors favorisé un nouveau recours à la clause dérogatoire, s'il s'était aussi dit d'avis
que la loi 101, ou du moins ses restes, était «toujours essentielle», il a en revanche
tenu des propos plus conciliants lorsque le gouvernement du PQ a proposé de
nouvelles orientations en matière linguistique au printemps 1996.
Il s'est à ce moment montré d'accord pour que l'unilinguisme ne soit pas rétabli dans
l'affichage commercial, soutenant que le français avait fait des «progrès remarquables»
à Montréal et que l'état des choses ne requérait pas que l'on recourût «aux mêmes
moyens, aux mêmes méthodes», rendus nécessaires par la situation «lamentable» qui
prévalait en 1976.
Camille Laurin devait être à nouveau sur les rangs lors des élections du 30 novembre
dernier - il avait même décroché l'investiture péquiste de Bourget -, mais des ennuis de
santé (une décalcification à une hanche) l'avaient forcé à se retirer en cours de route.
Ce n'est que plus tard qu'il a appris qu'il était plus gravement malade. L'actuelle
ministre d'État au Travail et à l'Emploi, Diane Lemieux, lui a succédé.
M. Laurin laisse dans le deuil son épouse, Francine Castonguay, ses deux filles nées
d'un premier mariage, Marie-Pascale et Marise, et les filles de sa conjointe, Dominique
Castonguay et Catherine O'Reilly, de même que trois petits-enfants. Les
renseignements sur ses funérailles seront connus ultérieurement.
Avec la collaboration de Mario Cloutier et PC

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