Hommage à Gaston Miron

Témoignages

LeDevoir

22 décembre 1996



Le pays riche

Gaston Miron a consacré toute son énergie à vouloir faire accéder le Québec au rang d'un pays riche d'une langue et d'une littérature, d'une culture et d'une histoire dont il s'est fait l'ardent défenseur à travers son écriture, son verbe et son engagement. Né dans les Laurentides, ces vieilles montagnes râpées du Nord, comme il le disait, Gaston Miron n'a jamais renié ses origines modestes. Il aimait l'homme de la rue. Il faut l'avoir vu une seule fois palabrer au carré Saint-Louis autour de toujours et encore la même chose, le Québec en marche, pour saisir un tant soit peu ce qui le hantait jusqu'à la démesure. Car Gaston Miron était un homme de démesure, la seule qui convienne à un être de cette trempe pour qui le mot «identité» rimait avec liberté. Poète avant toute chose, il croyait au pouvoir des mots et il s'en servait sur toutes les tribunes pour dire et redire le Québec devant des auditoires qu'il fascinait autant par l'authenticité de ses propos que par sa vaste connaissance des littératures du monde.(...)

Nous garderons de lui le souvenir d'un homme qui a tenu son rêve à bout de bras et à bout de mots. Puisse l'exemple de Gaston Miron, qui avait choisi la poésie comme lieu d'ancrage et de combat, nous inciter à poursuivre La Marche à l'amour pour un Québec souverain.(...)

Louise Beaudoin, Ministre de la Culture et des Communications. Extraits de la déclaration à l'Assemblée nationale.



L'homme collectif

Une mort attendue n'est pas moins brutale pour autant. On peut parfois s'accoutumer à la douleur; à la mort, jamais. L'âge venant, ça disparaît autour de vous, ça s'amenuise; les êtres que vous avez aimés, et les autres. Ceux-là partis, à mesure le monde s'appauvrit, une grisaille s'étend, vous trouvez moins de raisons d'espérer. Nous avons perdu avec Gaston Miron une part essentielle de notre devenir collectif, autant la classe écrivaine et intellectuelle que l'ensemble du Québec. C'est qu'il incarnait à lui seul, dans son oeuvre et en lui-même, et depuis tant d'années, une image de notre destin incertain. Rarement a-t-on connu ici un homme et un poète aussi inextricablement consubstantiels. Il vivait son écriture, bouleversante de vérité douloureuse, de bonheurs entrevus, d'enthousiasmes tourmentés. L'attachement qu'il suscitait était à la mesure de l'être entier qu'il était. (...)

Chez lui, le ton du poème est reconnaissable entre tous. Poète d'un seul recueil? plutôt d'un même poème qui ne commence ni ne finit, méandreux en ses reprises, ses retours et ses détours. La voix de stentor s'est tue à jamais: le poème de Gaston Miron continue, lui, de nous parler sans fin, de lui et de nous, dans les questions infinies et jamais closes tant que ce pays ne sera pas, tant que nous ne serons pas Nous, enfin. (...)

Jean-Pierre Duquette
Président, Académie des lettres du Québec



Le discret

Premier lundi de mai 1957, six heures du soir, à la sortie de la librairie Beauchemin, un homme, inimaginable aux yeux de la jeune fille banale et inculte qui l'écoute, récite un poème auquel elle ne comprend rien, si ce n'est qu'il exprime une souffrance d'une acuité encore insoupçonnée d'elle.

Elle regarde, ébahie et inquiète, cet inconnu - son patron, depuis le matin - sortir de lui-même, toute voile dehors et qui, pourtant elle en est immédiatement certaine, est un homme secret. Trente-trois ans plus tard, en 1992, Gaston Miron a vécu pendant quelques semaines chez moi, à la campagne, où nous avons réalisé notre anthologie des Grands Textes indépendantistes, 1774-1992. J'ai alors compris que cette discrétion, décelée au premier jour de notre rencontre, était la source et au coeur de la qualité exceptionnelle de la vie sociale, bien remplie de notre poète itinérant. A une remarque faite, il m'a simplement fait entendre que son expérience du secret était inextricablement liée à son expérience de la souffrance, que toutes deux l'avaient conduit à une saisie intime de la profonde universalité de chaque existence humaine et aussi de son irréductible altérité. Ainsi, Gaston Miron, parlant et gesticulant, occupant sans cesse le centre du monde, savait d'emblée pénétrer l'âme d'autrui et la respecter. D'où, sans doute, les liens à la fois attachants et libres qu'il a su tout au long de sa vie lisser avec celles et ceux avec qui partageait ses idéaux.

Andrée Ferretti