Hommage à Gaston Miron

L'homme rapaillé
Le temps de la métamorphose

Pierre Nepveu

Écrivain et directeur du centre d'études québécoises de l'Université de Montréal

LeDevoir

22 décembre 1996




I1 y a quelques années, Gaston Miron avait passé plusieurs mois comme écrivain résident au Département d'études françaises de L'Université de Montréal. Il tenait, personne ne s'en étonnera, de longues conversations tout à fait mironiennes avec les étudiants et les professeurs, et il intervenait de temps à autre dans des cours. Un soir, on l'invita à donner une grande conférence: tous ceux et celles qui y étaient s'en souviennent comme d'un événement unique. Ce fut la conférence au cahier noir. Ce cahier (je crois qu'il y en a eu plusieurs du genre) datait du tournant des années cinquante, avant Deux sangs, son premier recueil, publié avec Olivier Marchand, qui allait donner le coup d'envoi des Editions de l'Hexagone en 1953.

Les poèmes du cahier noir étaient des poèmes de jeunesse (Miron avait 22 ans en 1950), mais beaucoup de poètes qui ne s'appelaient ni Rimbaud ni Nelligan ont écrit de très bons poèmes avant ou autour de vingt ans. Paul-Marie Lapointe, par exemple, n'avait que dix-neuf ans lorsqu'il publia Le Vierge incendié en 1948. Or, les poèmes du cahier noir que lisait et commentait allégrement Miron avaient ceci de particulier qu'ils n'annonçaient en rien le chantre de «La marche à l'amour» et de «La vie agonique», ni même le poète de Deux sangs. C'étaient de mauvais, souvent de très mauvais poèmes.

Le jeune Miron aurait pu faire du sous-Saint-Denys Garneau, du sous-Alain Grandbois, du sous-Eluard: il écrivait plutôt des choses vieillotes et lourdes, décrochées de l'évolution moderne de la poésie. Ce débutant n'avait vraiment pas beaucoup d'avenir.

Pourquoi Miron commentait-il maintenant ses misérables tentatives de 1948 ou 1950? Pédagogue comme toujours, il voulait illustrer son manque de culture poétique à cette époque, lui qui était beaucoup plus féru de sciences sociales et politiques; mais du même coup, ce petit voyage en ingrate poésie faisait apparaître la mystérieuse discontinuité, l'extraordinaire saut qualitatif qui allait faire d'un novice en apparence peu doué, un poète de grande magnitude.

Dans cette fameuse conférence au cahier noir, Miron jubilait: regardez, disait-il, quels mauvais vers je griffonnais quelques mois encore avant d'écrire: «ô ton visage comme un nénuphar flottant» ou bien: «ta vie refoule dans son amphore/ et tu meurs/ tu meurs à petites lampées sous tes semelles», dans ces poèmes de 1953 où l'on reconnaît en effet la voix unique de L'Homme rapaillé.

Le grand saut

Ainsi donc, Miron était d'abord un poète «venu de loin»: venu de «la lente prestation des pères», d'une «pensée rocheuse» en mal de raison et de clarté, et de ces «régions exsangues» où il imaginait son esprit «comme du bois qui craque dans le froid». Le saut qualitatif qui allait le transformer presque du jour au lendemain en grand poète a dû s'appuyer sur une extraordinaire aptitude à sentir, corps et âme, cette acidité rocailleuse et humiliée, à éprouver avec effroi tout le silence qu'il y avait là: le silence de quelqu'un, le silence de tous.

Dans «La marche à l'amour», il parlera de sa «rage noire» et se dira «concasseur de désespoir»: c'est à partir du moment où Miron creuse dans cette matière dure et opaque l'espace de son verbe et de son souffle qu'il abandonne sa vieille poésie usée pour accéder aux grands espaces de l'aventure poétique.

Ce qui rend L'Homme rapaillé si mémorable et bouleversant, c'est ce spectacle d'une intimité frissonnante (le mot «froid» est l'un des mots-clés de cette poésie), noire, entravée, s'offrant soudain aux forces insoupçonnées du chaos. Cette catastrophe nécessaire, elle ouvre d'emblée un paysage, un monde, un cosmos.

La «rage noire» devient «tous les saguenays d'eau noire de ma vie», le «désespoir» se fait «charges de bison dans la. lumière», cela fonce et déferle, cela ne tient plus en place, disloque les phrases, fait craquer les images. «Tu craques dans la beauté fantôme du froid», dira Miron au pays laurentien, dans «Les siècles de l'hiver»: ce craquement dit à lui seul l'énergie première qui nourrit L'Homme rapaillé, il est le bruit même de la conscience refusant un monde lisse et mortel, jusqu'au coeur du froid le plus extrême.

Le travail incessant que Miron, en bon artisan, appliquait à ses poèmes, nous en apprend souvent beaucoup à ce sujet. Car le «miracle», la métamorphose de 1953, avait provoqué, non pas une poésie toute faite, donnée instantanément, mais avait plutôt ouvert un espace, un champ de possibilités où la voix de Miron s'essayait déferlait, se reprenait.

Un poème paru dans Le Devoir en 1955 commençait ainsi: «Il y a des pays qui sont seuls avec eux-mêmes/ et jamais ne les rejoint le soleil». Quelques années plus tard, sous un nouveau titre, «Héritage de la tristesse», le même poème allait s'ouvrir autrement: «Il est triste et pêle-mêle dans les étoiles tombées/ livide, muet, nulle part et effaré, vaste fantôme/ il est ce pays seul avec lui-même et neige et rocs». Ce qui était dans la première version un simple constat général devient un cataclysme cosmique: voici un monde tout à l'envers, un monde de fin du monde où la solitude désemparée acquiert une grandeur épique. En même temps, «il y a des pays» devient «il est ce pays», passage du général au singulier, d'une évocation vague à une situation.

La pensée politique

Cette transformation est sans doute liée à l'évolution de la pensée politique de Miron, mais elle a aussi une autre portée. Ce n'est pas seulement cette idée si souvent répétée, et si nécessaire aux petites ou aux nouvelles cultures, selon laquelle le particulier (mon lieu, mon pays, ma culture, ma langue) est la voie vers l'universel, c'est l'intuition fulgurante que nous n'habitons pas d'emblée notre maison, notre espace, notre pays. Il faut que cela craque, il faut oser le chaos de vivre. Miron nous a réappris que la mémoire ne saurait être seulement sage, ni l'habitation tout à fait tranquille. Il n'a chanté ni la beauté du paysage des Laurentides croulant sous la neige de janvier, ni la splendeur du Saguenay roulant ses eaux fluviales entre les caps.

Les Laurentides, le Saguenay, l'hiver, Montréal, et tout le reste, il les saisit plutôt comme un élan de nous-mêmes, comme un violent désir d'être, et une infinie résistance à la mort.

Personne avant lui ne nous avait livré une telle leçon. La tradition québécoise s'est faite de beaucoup de sagesse, de résistance passive, de modération, de patience.

Pourtant, la «violence» de la poésie de Miron n'est ni celle de la pure folie (même s'il parle d'«aliénation délirante»), ni de la simple révolte (malgré de grands moments d'indignation et d'insurrection). L'homme rapaillé ne s'arrête pas davantage à la dénonciation, à la charge en règle contre l'autre, qu'il s'appelle colonisateur, exploiteur, ou autrement.

Le grand livre inachevable de Miron chante plutôt le grand chaos qui est au-dedans de soi, la violence qui nous traverse et nous ouvre aux quatre vents du monde.

En fait, à même la plus âpre souffrance, la violence de Miron était foncièrement amoureuse: elle était «tourbillon du coeur» et «brouhaha des sens», et ce n'est pas par hasard que L'Homme rapaillé contient quelques-uns des plus beaux poèmes d'amour de ce siècle.

L'amour était pour lui l'élan suprême, capable de pulvériser la «pensée rocheuse» et de transformer en torrent la «rage noire»: seule violence justifiable, belles retrouvailles avec les tumultes et les petites apocalypses de l'âme et du corps.

«Au nord du monde nous pensions être à l'abri», écrivait-il dans un poème des commencements. jusque dans ses ultimes poèmes, brefs, lumineux, il a porté poétiquement cette conviction qu'on ne saurait habiter ni le pays ni le monde en demeurant à l'abii des forces les plus obscures qui nous traversent.

Maintenant qu'il n'est plus, j'aime l'imaginer comme il imaginait lui-même ce «vieil Ossian aveugle qui chante dans les radars»: des oreilles se tendent, ici ou ailleurs sur la planète, en cette fin de siècle et dans le siècle prochain. Il ne faut pas, il ne faudra jamais que les ondes se brouillent.