«L'anglification»

Étienne Parent

Le Canadien,

1er août 1842



Étienne Parent (1802-1874), journaliste politique, conférencier et fonctionnaire, a exercé une profonde ascendance intellectuelle sur ses compatriotes pendant le deuxième quart du siècle dernier. Né à Beauport dans une famille de cultivateurs, Étienne Parent fait ses études classiques aux Séminaires de Nicolet et de Québec. Dès l'âge de 20 ans, il commence une brillante carrière dans le journalisme en prenant la succession (1822) de son ami Augustin-Norbert Morin a comme rédacteur du Canadien, journal nationaliste fondé en 1806. Après l'interruption de ce journal en 1825, Parent entreprend des études de droit qui le conduisent au Barreau en mai 1829.

Mais à peine deux ans plus tard, il accepte de relancer le Canadien (dont il redevient le rédacteur), lui donne une devise sans ambiguïté - « Nos Institutions, notre Langue et nos Lois » - et en fait l'organe de combat de ses compatriotes dans leur lutte pour l'émancipation nationale et l'autonomie politique. Mais il se sépare de Louis-Joseph Papineau et des Patriotes au moment du soulèvement de 1837, ce qui ne lui évite pas un séjour en prison au cours duquel il contractera une grave surdité. Après s'être abandonné un moment au pessimisme national, ce patriote retrouve espoir et cherche dans le nouvel ordre politique issu de la défaite de 1837-1838, auquel il se rallie, des raisons de croire en la survie des siens. En avril 1841, il se fait élire député de Saguenay mais il abandonne ce mandat dix-huit mois plus tard (de même que ses fonctions au Canadien, pour devenir greffier du Conseil exécutif). Il commence ainsi une carrière de grand commis au service du nouveau régime qui le conduira jusqu'aux fonctions de sous-secrétaire d'État qu'il exercera de 1867 jusqu'à sa retraite en 1872. Pendant les premières années de cette nouvelle carrière, Étienne Parent n'abandonna pas ses efforts de réflexions sur le destin de son peuple et il prononce entre 1844 et 1852 dix conférences remarquables où il traita, entre autres sujets, de l'importance de l'économique pour la survie des Canadiens français (22 janvier 1846 : « L'industrie considérée comme moyen de conserver la nationalité canadienne-française » ; 19 novembre 1846 : « Importance de l'étude de l'économie politique » ; 15 janvier 1852 : « De l'importance et des devoirs du commerce »).

Dans l'article qui suit, paru dans les colonnes du Canadien le ler août 1842, Étienne Parent juge chimériques les visées assimilatrices qu'entretiennent les Anglo-Canadiens depuis l'adoption de l'Acte d'union de 1840 . Le texte est significatif si l'on se rappelle que Parent, au lendemain de la publication du rapport Durham, avait accepté l'idée de la disparition nationale.

«Nous sommes loin de blâmer le sentiment qui fait désirer à la population anglaise du Bas-Canada l'établissement d'une nationalité une et homogène sur les bords du St-Laurent : Ce sentiment, c'est Dieu même qui l'a déposé au coeur de l'homme ; c'est le moyen dont se sert la providence pour propager les idées de progrès, les usages et les institutions les plus favorables à l'avancement et au bien-être de l'humanité. C'est à ce sentiment, à ce besoin d'assimilation et d'expansion que l'on doit la civilisation du monde ; il existe dans l'individu, il existe dans les nations, et dans l'un et l'autre cas il provoque des efforts pour étendre sa manière de voir, de penser et d'agir. Mais ce travail tout providentiel, et partant tout légitime, cesse de l'être, et devient criminel, il perd même souvent efficacité lorsqu'on veut l'aider de voies et moyens violents. On s'éloigne alors de l'ordre providentiel et l'on devient persécuteur, tyran, ennemi de Dieu et des hommes.

Hélas ! que de maux incalculables l'humanité ne doit pas à la perversion, par les passions et l'intérêt, du sentiment saint qui porte les hommes à conserver ou à étendre leurs idées, leurs usages et leurs institutions : C'est de là que vinrent les persécutions qu'éprouva le christianisme à sa naissance, et plus lard les guerres de religion en Europe, et les horreurs dont les Espagnols ont rendu ce continent le théâtre ; c'est de là aussi que viennent tous les malheurs de l'Irlande, et de la Pologne de nos jours ; enfin c'est de là que viennent tous les malheurs du Bas-Canada, et que viendront ceux plus grands encore dont le menace l'avenir, si nos gouvernants continuent à se rendre les instruments d'hommes à vues rétrécies, mus par de minces considérations, et aveuglés par leurs passions au point qu'ils ne voient pas la grandeur des obstacles qu'ils ont à surmonter. Ecoutez-les, l'anglification du Bas-Canada, la révolution sociale qu'elle suppose, tout cela c'est l'affaire d'un coup de plume ; ce qui a été partout où un pareil changement a eu lieu, l'affaire de plusieurs générations, sera ici l'oeuvre d'un jour. Il y en a même qui pensent, qui disent au moins, que la chose est déjà faite. L'Acte d'Union, à leurs yeux avec la prescription qu'il contient contre la langue française, a mis le sceaux à l'Anglification du pays ; et ils plaignent le bon Jean Baptiste de ne pas croire encore à une pareille merveille.

Si c'était un de ces rêves innocents qui ne peuvent faire de mal à personne, que le rêve de l'anglification prochaine, après lequel courent depuis longtemps les politiques d'une certaine classe, nous les laisserions s'y bercer tranquillement jusqu'à la tombe ; mais ce rêve a déjà fait tant de mal à notre pays que nous ne devons laisser échapper aucune occasion d'en faire voir la folie et l'irréalisabilité, au moins dans un avenir assez rapproché pour intéresser la génération actuelle.

Si depuis des siècles le petit pays de Galles formant partie de l'Isle de la Grande-Bretagne, enserré pour ainsi dire dans les bras puissants d'une nationalité supérieure, a pu conserver son ancien caractère national, que sera-ce donc de la population française du Bas-Canada, qui constitue et constituera longtemps encore la majorité de la population de cette section, et qui occupe le coeur du pays, et borde densément les deux bords du St-Laurent jusqu'à une profondeur de 10, 15 et 20 lieues par endroits ? Puis a-t-on réfléchi sur cette circonstance importante dans sa position, savoir, que cette population parle une des premières, sinon la première langue vivante, sous le rapport de la littérature, des sciences, des beaux-arts, et des arts industriels. Quelle tranche des connaissances humaines manque d'ouvrages et de traités du premier mérite en langue française ? Ainsi le Canadien Français peut avec sa langue se mettre et se tenir au niveau d'aucun autre homme au monde avec sa langue, mieux qu'avec aucune autre, il peut parcourir toutes les parties du monde civilisé ; avantages immenses que n'a pas l'habitant du pays de Galles, chez lequel malgré cela l'anglification a fait si peu de progrès jusqu'à présent, quoique tous les motifs les plus puissants l'invitassent à s'assimiler au restant de l'Angleterre. Or si cinq siècles à peu près n'ont pu anglifier la poignée d'anciens Bretons qui se réfugièrent dans le pays de Galles lors de l'invasion saxonne, si les huit cent mille Gallois, chiffre actuel a peu près de la population du pays de Galles, ont résisté au procédé d'assimilation sous l'action des treize à quatorze millions de la race saxonne habitant le même pays, et unis avec eux sous le même gouvernement depuis 1283, combien ne faudra-t-il pas de temps à une minorité anglaise pour anglifier une majorité française ?

Vous le voyez, Messieurs les rêveurs d'anglification, il vous reste encore bien du temps à rêver, et vous pourrez même vous donner le plaisir, s'il vous en lient, de léguer votre rêve à vos héritiers qui pourront probablement en faire autant. Oh ! rêvez tout à votre aise, nous n'y trouverons rien à redire, pourvu que vous ne vous impatientiez pas trop si l'accomplissement de votre rêve n'arrive pas aussitôt que vous le désirez. Persuadez-vous bien, au reste, que les moyens doux sont les seuls à employer ; que les voies coercitives, loin d'avancer votre projet ne feraient que l'ajourner. Laissons aller les choses leur train, vous qui croyez à l'anglification, et nous qui n'y croyons pas ; abandonnons tout au temps, à la réflexion et au jugement du peuple ; laissons cette question à décider à nos neveux, et tâchons de nous accorder sur une foule d'autres points bien autrement importants à l'intérêt commun général. Veut-on pour une question insoluble pour le présent, pour une question qui repose sur un fait qui ne dépend pas de nous, perpétuer des haines et des jalousies qui ont déjà fait tant de mal au pays et qui en feront encore si l'on persiste d'une part à vouloir réaliser autrement que par la voie de la persuasion, un projet qui ne peut être que l'oeuvre des siècles.

La question de l'anglification du Bas-Canada pourrait être considérée aussi sous le point de vue de l'intérêt métropolitain ; sous celui des lois civiles ; sous celui de la religion ; mais cela nous mènerait trop loin. Qu'il nous suffise de faire remarquer qu'il ne peut être de l'intérêt de l'Angleterre qu'il s'opère dans le Bas-Canada une assimilation qui ferait disparaître toutes les aspérités, qui se sont jusqu'à présent opposées à une adhésion sociale entre ce pays et les Etats-Unis. Pour ce qui est du rapport de la question avec nos lois civiles, avant de faire disparaître la langue française du Bas-Canada, il faudra commencer par en changer les lois civiles qui sont écrites et ont été commentées en français. Quant à la religion, qu'on ne s'imagine pas que le clergé se prêtera facilement à un changement qui donnerait à l'esprit de prosélytisme des moyens d'action dont il a été privé jusqu'ici, heureusement pour la paix et le bonheur de ses ouailles.

Ce sont là des considérations qui méritent l'attention même des grands et profonds politiques qui regardent la dénationalisation d'un pays, comme l'affaire d'un jour, l'affaire de changer la coupe de son habit.


Étienne Parent, ardent défenseur de sa nationalité, s'abandonne un moment à l'idée de l'assimilation nationale: « Nous inviterons nos compatriotes à faire de nécessité vertu, à ne point lutter follement contre le cours inflexible des événements... Nous avons toujours considéré que notre « nationalité » ne pouvait se maintenir qu'avec la tolérance sincère, sinon l'assistance active de la Grande-Bretagne ; mais voici qu'on nous annonce que bien loin de nous aider à conserver notre nationalité, on va travailler ouvertement à l'extirper de ce pays. Situés comme le sont les Canadiens français il ne leur reste d'autre alternative que celle de se résigner avec la meilleure grâce possible... Sans doute qu'il nous eût été bien doux de vivre et de mourir avec l'espoir de maintenir sur les bords du St-Laurent la nationalité de nos pères... On se rappellera qu'en nous résignant au plan de Lord Durham... nous entendons qu'on le suivra dans toutes ses parties favorables. Il cite l'exemple de la Louisiane : nous nous attendons par conséquent à ce qu'on ne nous fera pas un sort pire que celui de nos anciens compatriotes de la Louisiane : nous comptons... sur la révision, non sur la destruction de nos lois ; sur l'usage libre de notre langue à la tribune et au barreau, et dans les actes législatifs et judiciaires jusqu'à ce que la langue Anglaise soit devenue familière parmi le peuple ; enfin sur la conservation de nos institutions religieuses. Ainsi ce que nous entendons abandonner, c'est l'espoir de voir une nationalité purement Française, et nullement « nos institutions, notre langue et nos lois », en tant qu'elles pourront se coordonner avec le nouvel état d'existence politique qu'on se propose de nous imposer... L'assimilation, sous le nouvel état de choses, se fera graduellement et sans secousse, et sera d'autant plus prompte qu'on la laissera à son cours naturel, et que les Canadiens Français y seront conduits par leur propre intérêt, sans que leur amour-propre en soit trop blessé. » (Le Canadien, 15 mai 1839.)