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Une analyse militaire des rébellions de 1837-1838Nonchalance et improvisation
JOCELYN COULON
LeDevoir 23 novembre 1997 |
LES HABITS ROUGES ET LES PATRIOTES
Elinor Kyte Senior
VLB Éditeur, Montréal, 1997, 310 pages
Les rébellions de 1837-1838 au Bas-Canada ont fait l'objet de multiples études politiques, sociales et culturelles. Elles ne sont pas, pour la plupart, exemptes de positions idéologiques ou partisanes. Celle de Elinor Kyte Senior ne fait pas exception. Toutefois, la grande qualité de l'ouvrage de cette historienne canadienne-anglaise décédée récemment est de dresser un portrait unique de la dimension militaire de ces événements.
Toutes les facettes sont abordées: les acteurs, tant les soldats que les volontaires britanniques, tant les chefs patriotes que les simples combattants, le ravitaillement des troupes, le financement des opérations, les types d'armement, l'utilisation des alliés, la description des affrontements. Elinor Kyte Senior a consulté une énorme documentation, principalement composée de lettres et de documents personnels appartenant aux principales personnalités de l'époque.
Ce qui frappe dans ces rébellions, c'est la nonchalance et l'improvisation des acteurs. Nonchalance du côté gouvernemental. Ainsi, à l'automne 1837, «les Patriotes qui se livrent à des exercices militaires à Montréal le font si ouvertement qu'un officier du commissariat militaire se demandera s'il s'agit ou non d'une comédie». Les autorités coloniales respectent tant les règles légales que l'ordre d'arrestation des chefs rebelles est éventé ce qui leur permet de fuir. Un an plus tard, lors de la seconde insurrection, la réaction des autorités sera plus rapide.
Improvisation du côté des Patriotes. Les rébellions sont mal préparées, tant sur le plan de la coordination des activités politiques et militaires que sur le plan logistique. Papineau hésite et ne se rallie qu'à la dernière minute. Sans le sou, les Patriotes en sont réduits à dévaliser les églises ce qui provoque d'importantes frictions avec la population. Une victoire dans un village grise tant les rebelles qu'ils en oublient les points faibles de leurs dispositifs ailleurs. Un chef militaire, Brown, refuse avec frivolité les renforts offerts. Les insurgés de la rive sud de Montréal ne connaissent pas les forces qu'alignent leurs compatriotes de la rive nord. Et, cruelle ironie, ils «sont pris au piège de leur propre propagande», croyant les discours de leurs leaders qui jurent disposer de plus d'hommes que leur nombre véritable sur le terrain.
Étranges rébellions
Mais quelles étranges rébellions que celles qui se sont déroulées au Bas-Canada. Ainsi, chez les Patriotes, «chacun semble trop poli pour commander ses compatriotes». On libère facilement les prisonniers alors que des villageois révoltés refusent d'indisposer leurs voisins anglais. Des insurgés commandés par des Anglais ne veulent tuer que des... Anglais. Du côté des autorités coloniales, on temporise, on cherche l'apaisement, on se met à mal les loyalistes qui veulent en découdre et qui accusent le gouverneur d'être «entièrement à la botte du parti français». Les soldats, qui peuvent être accusés de meurtre s'ils tirent sur des civils, se plaignent de ne pas bénéficier du soutien des autorités.
Le bilan humain des rébellions est plutôt mince. En ayant à l'esprit que le Bas-Canada compte alors 650 000 habitants, ce bilan «se compose de six champs de bataille jonchés de 325 morts, dont 27 étaient des soldats de la Couronne, et les autres, des insurgés. Il faut en outre ajouter à ce bilan treize exécutions, un suicide, un meurtre et deux prisonniens abattus», écrit l'auteure, qui souligne en outre «l'absence quasi totale d'atrocités». A l'échelle du monde, un tel résultat ne serait pas même une note infrapaginale dans les histoires tumultueuses d'Europe, d'Asie, d'Afrique ou du Proche-Orient. Son héritage, lui, est plutôt positif. «Les mécontents de 1837 [...] sont maintenant les maîtres de 1870», souligne l'auteure, citant un observateur de la fin du siècle dernier.
Elinor Kyte Senior donne une interprétation bien particulière des motifs qui animaient la plupart des chefs patriotes. Elle porte un jugement très sévère et qui ne plaira guère. «En fait, écrit-elle, de nombreux chefs rebelles subalternes étaient eux-mêmes de petits bureaucrates avides de postes plus lucratifs dans l'administration, qu'un grand nombre d'entre eux finiront par occuper dans les années qui suivront les rébellions, et dont ils auraient probablement hérité de toute façon, car ils comptaient souvent parmi les membres les plus doués de la société». Mais comment blâmer l'auteure d'être aussi tranchante avec les chefs rebelles alors qu'un des leurs, le docteur Robert Nelson, écrit, indigné, après la première rébellion, que «les Canadiens instruits dans les collèges catholiques sont prêts à accepter, pour pouvoir rentrer au pays, le premier compromis qui n'exposera pas leur précieuse existence» alors que «la population illettrée du Bas-Canada» fait preuve d'un grand courage à vouloir renverser l'ordre colonial.
Les événements entourant les rébellions de 1837-1838 demeurent une veine inépuisable pour l'historiographie moderne. Ce petit chef-d'oeuvre d'histoire militaire, traduit avec finesse et qui se fit comme un roman - ce qui est une rare qualité dans ce domaine - apporte une pierre joliment taillée à l'édifice.

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