L'Union forcée et la Confédération bâclée

Gilles Bourque

et Anne Légaré

Le Québec. La question nationale
PCM/petite collection maspero, 1979





La bourgeoisie canadienne se trouvait donc face à deux problèmes : l'amélioration des canaux et le particularisme francophone. L'Union des deux Canadas parut la meilleure solution.

L'opération politique permettait en effet de créer les conditions nécessaires à la résolution de ces deux questions. La réunion des deux colonies fut, sur le plan économique, une opération de finances publiques favorisée non seulement par la bourgeoisie canadienne mais aussi par les banquiers londoniens. Le Haut-Canada s'était endetté à l'extrême limite de ses possibilités jusqu'en 1840 pour la canalisation du Saint-Laurent. Seul, il ne pouvait s'engager davantage. L'Union permit donc de répartir la dette encourue sur l'ensemble des deux populations, en plus d'ouvrir à de plus larges possibilités de crédits dans l'avenir. Elle rendit ainsi possible la poursuite des travaux d'amélioration de la voie maritime dont la profondeur minimale fut portée à neuf pieds. On acheva les travaux en 1849.

1. L'UNION, RÉGIME D'OPPRESSION NATIONALE

L'Union visait aussi à résoudre le problème canadien français. L'enjeu était de taille puisque l'on se trouvait à la croisée des chemins : celui du caractère national de l'Etat à construire et celui du gouvernement responsable. Il fallait, somme toute, résoudre le problème national intrinsèque à toute révolution démocratique-bourgeoise. L'Etat canadien se devait d'être anglais et démocratique. Comment y arriver ?

L'histoire du Canada permet de mettre crûment en lumière un des aspects fondamentaux de la révolution démocratique-bourgeoise qui passe pourtant le plus souvent inaperçu : cette révolution démocratique et l'appareil politique qu'elle engendre se posent et se structurent dans l'oppression nationale. L'Union des deux Canadas est un terrain historique privilégié pour poser ce problème. Revoyons rapidement les faits.

Les révolutionnaires du Haut-Canada, comme ceux du Bas-Canada, réclamaient la responsabilité ministérielle, nous l'avons souligné. Lord Durham, enquêteur royal, croyait lui aussi qu'il fallait accorder le gouvernement responsable aux Canadiens. Bien plus, en Angleterre même, un fort mouvement favorisait le relâchement des liens coloniaux. La bourgeoisie industrielle s'affirmait en effet de plus en plus ; on préconisait non seulement le libre-échange, mais aussi la révision de la politique coloniale. Les colonies coûtaient trop cher. Pourquoi ne pas leur accorder le gouvernement responsable et les forcer ainsi à ne compter que sur leurs propres moyens financiers ? L'opération semblait d'autant moins dangereuse que la bourgeoisie canadienne ne donnait que peu de signes manifestes d'une volonté de rompre ses liens économiques avec Londres, sous quelque formé de gouvernement que ce soit (...).

Il fallait donner aux colonies un gouvernement responsable. Mais voilà, il y avait ces francophones, cette nation francophone : l'espace canadien, le seul possible, risquait d'en être grandement perturbé. Les rébellions n'avaient-elles pas montré que le particularisme risquait d'être renforcé si la nation française était maintenue dans un Etat séparé ? Le gouvernement responsable ne risquait-il pas de renforcer ce séparatisme ? Accorder la responsabilité ministérielle en maintenant le Haut-Canada et le Bas-Canada à titre d'Etats distincts, c'était s'exposer à voir bloquer le libre accès à la mer aux habitants du Haut-Canada; c'était déstructurer l'espace économique que la bourgeoisie marchande s'était si péniblement construit jusque-là ; c'était mettre en péril le commerce du blé et en partie celui du bois ; c'était remettre en question le rôle d'intermédiaire que jouait la bourgeoisie de Montréal entre l'Angleterre, le Haut-Canada et certains Etats américains. Si la bourgeoisie marchande ne fut pas, loin de là, promotrice du gouvernement responsable, elle pouvait s'en accommoder, Londres et les masses l'y contraignant. Mais elle ne pouvait accepter d'être forcée de s'enfermer dans un univers politique qui la mettrait à la merci de la petite bourgeoisie bas-canadienne et du séparatisme potentiel engendré par la reproduction de la spécificité nationale des Canadiens français.

Lord Durham fut à ce propos très clair: « Sans opérer le changement ni trop rapidement ni trop rudement pour ne pas froisser les sentiments et ne pas sacrifier le bien-être de la génération actuelle, l'intention première et ferme du gouvernement britannique doit à l'avenir consister à établir dans la province une population anglaise, avec les lois et la langue anglaises, et à ne confier le gouvernement de cette province qu'à une assemblée décidément anglaise -Le Rapport Durham, op. cit., p. 118. » Est-ce assez limpide ? Si le gouvernement responsable doit être accordé aux colonies canadiennes, ce que recommande Durham, il ne doit l'être que dans un espace politique consacrant la minoration des Canadiens français et favorisant leur assimilation.

L'Union ne répondra donc pas qu'aux seuls impératifs économiques. Elle sera créée dans le but de résoudre une fois pour toutes le problème national. On a réuni les deux colonies en faussant la représentation : quarante-deux députés sont en effet accordés à chacune des régions correspondant aux deux anciennes colonies, alors que le Bas-Canada comptait 650 000 habitants et que le Haut-Canada n'en rassemblait que 450 000. L'anglais fut considéré comme la seule langue officielle. L'Union des deux Canadas était donc hors de tout doute un régime politique d'oppression nationale : son but était de minoriser les francophones et, espérait-on, de les assimiler progressivement.

Ce n'est que huit ans plus tard, en 1848, sous les pressions répétées des réformistes francophones et anglophones unis dans un même combat, que le gouvernement responsable sera accordé. Mais c'est en anglais que les coloniaux canadiens allaient être responsables, la civilisation anglaise étant, paraît-il, mieux préparée pour la démocratie ! (...)

La question nationale se révèle donc à l'analyse beaucoup plus que l'énumération-description de la nécessité de créer le marché intérieur, l'unification linguistique et l'Etat centralisé. On peut constater qu'en ce qu'elle provoque nécessairement une tendance à l'homogénéisation des rapports sociaux, qu'en ce qu'elle tend à créer un espace fonctionnant à la reconnaissance de l'égalité formelle des agents à travers l'appartenance à un même groupe homogène (la nation), la révolution démocratique-bourgeoise ne peut s'appuyer que sur le refoulement des particularismes qui risqueraient de faire éclater l'espace même qui la constitue et permet de la reproduire.

Non, les bourgeois et les administrateurs anglophones du Canada et de la mère-patrie ne sont pas plus racistes qu'il ne faut! Ils le sont juste assez pour permettre d'enclencher le processus du développement capitaliste et de la révolution démocratique-bourgeoise au Canada. L'espace politique bourgeois doit se mouvoir dans la plus grande unanimité possible : tous, potentiellement égaux, partagent le même groupe national qui est le garant même de leur égalité. Les autres sociétés de classes ont toujours fonctionné, de façon prévalante, à la différence : ce qui, en dernière analyse, permettait de mieux attacher l'esclave à son maître et le paysan à « son lopin de terre ». Au contraire, y aurait-il un meilleur monde capitaliste possible que celui de cet univers homogène sanctionnant l'égalité de tous ses sujets qui invoquent la même nation et circulent avec le même passeport ?
(...)
Au Canada, la révolution démocratique-bourgeoise, du moins l'obtention du gouvernement responsable, se réalisa dans l'oppression nationale. Ici comme ailleurs, cette révolution imposa un peuple spécifique, celui de la fraction dominante de la bourgeoisie. Elle se réalisa dans l'assimilation (ou dans la minorisation oppressive, puisque toujours à propension assimilatrice) des autres peuples, coexistant jusque-1à au sein de la formation sociale. Le nationalisme, l'unilinguisme, le majoritarisme, tout tend à faire s'éteindre les différences. Mais, comme on pourra le constater, il ne s'agit là que d'un processus tendanciel, mille fois contrecarré. Si la conquête, l'Acte de Québec de 1774 et l'Acte constitutionnel de 1791 avaient pu créer des illusions, aussi minces fussent-elles, l'Union des deux Canadas ne laissait plus aucun doute: c'est au prix de l'oppression nationale des Québécois qu'allait être construit ce pays (avec celle des Acadiens, des Métis, des Amérindiens et des Inuits).

Ne pas reconnaître le caractère colonial du Québec n'équivaut donc nullement à refuser de poser le problème de l'oppression nationale constitutive de l'histoire canadienne. Mais il nous semble théoriquement et politiquement primordial d'éviter les confusions. Non, le Québec n'est pas une colonie politique du Canada. Ses citoyens participent à la vie politique au même titre que les autres citoyens canadiens. Tout comme les Basques, les Bretons et les Ecossais, les Québécois jouissent, dans l'égalité (formelle), des principaux droits démocratiques de la révolution bourgeoise. Mais, nous l'avons montré, pour ces Québécois comme pour beaucoup d'autres nations minoritaires, la révolution démocratique-bourgeoise impliquait et implique l'oppression nationale, puisque c'est dans la minorisation que leur participation à la démocratie politique devait se réaliser. A ce titre, les Québécois, sans être des coloniaux, subissent une oppression politico-idéologique spécifique et l'Etat capitaliste les oblige à une lutte de résistance sans cesse à réinventer. C'est dans l'oppression nationale que le processus de formation de l'Etat canadien se réalise, sous la détermination de la lutte des classes. (pp.73-80)