Une tendance structurelle à l'éclatement

Gilles Bourque et Anne Légaré

Le Québec. La question nationale
PCM/petite collection maspero, 1979



La Constitution canadienne induisait donc des luttes de juridiction toujours à reprendre. Rien n'avait préparé la fusion des questions nationale et régionale. L'Etat canadien, depuis la proclamation de la Confédération, présente une tendance structurelle à l'éclatement, tendance sans cesse reportée mais toujours reproduite. Il s'agit bien d'une tendance structurelle au sens où le poids des contradictions qui la produisent ne préparent pas d'elles-mêmes, en un point d'arrivée donné et par simple accumulation des conflits, la dissolution de la structure politique dont on parle. L'Etat canadien se reproduit lui-même en reportant sa tendance à l'éclatement. L'analyse de la crise actuelle nous permettra de montrer comment cet Etat, si «balkanisé» soit-il, parvient et parviendra sans doute à se reproduire aussi longtemps qu'il tiendra une place équivalente dans la reproduction du mode de production capitaliste, aussi bien au sein de la formation sociale canadienne qu'à l'échelle mondiale.

Cette tendance se manifeste : 1) dans la division des pouvoirs économiques qui freinent l'adoption de certaines mesures souvent très importantes pour le capital canadien : des mesures favorisant la concentration, la centralisation, le recyclage du capital, etc. ; 2) dans la séparation des branches de l'appareil d'Etat concentrant la plupart des appareils idéologiques au niveau provincial ; cette division rend extrêmement difficile l'affirmation d'une idéologie apte à produire une mémoire historique « collective » rassemblant les agents de la formation sociale et donnant à cette dernière la cohésion politico-idéologique attendue. Les premières années de la Confédération permirent de vérifier les difficultés d'intégration du « grand tout canadien ».

On peut dès le début constater comment l'Etat canadien allait respecter les traditions d'oppression nationale héritées du Canada-Uni. Les négociations qui ont conduit à la Confédération ont été menées uniquement en anglais. Rien dans la constitution n'assure que le Canada sera un pays bilingue. C'est, d'ailleurs, surtout à cause de leur crainte des masses canadiennes françaises que les négociateurs n'ont pas consulté le futur peuple canadien sur leur projet de Confédération. On craignait que les francophones du Québec ne soient trop influencés par la propagande des « rouges » en faveur d'une véritable confédération (Voir Stanley Brehaut-RYERSON, Op. Cit., p. 95.).

L'oppression nationale a été maintenue dans le régime confédératif, cela ne fait aucun doute. On peut le vérifier de plusieurs manières. L'usage du français dans les textes législatifs n'est obligatoire qu'au gouvernement fédéral et au Québec. La possibilité d'employer indifféremment les langues française ou anglaise n'existe que dans les débats parlementaires à Ottawa et à Québec. C'est donc dire que les droits nationaux des importantes minorités françaises hors Québec n'ont jamais été protégés par la constitution, alors que le sont la langue et le droit à l'école anglaise de la minorité anglophone du Québec. Les minorités françaises n'ont, en effet, obtenu aucune garantie véritable en matière d'éducation. En Ontario, elles eurent à mener de longues luttes pour obtenir le respect de leurs droits démocratiques à l'école française. A travers le pays, ces luttes se sont d'ailleurs le plus souvent soldées par des échecs ou par des succès fort mitigés : au Nouveau-Brunswick en 1871, au Manitoba en 1890, en Saskatchewan et en Alberta en 1905, en Ontario en 1912...

L'oppression à l'égard des francophones allait donc se perpétuer. Mais l'oppression devint répression pure et simple dans le cas des métis comme dans celui des Inuits et des Amérindiens. Face à ces deux derniers groupes d'abord, les Canadiens continuèrent à se comporter comme des colonisateurs. Les autochtones furent exclus du corps politique : ils n'obtinrent le droit de vote que tout récemment. On réussit, en plus, à leur imposer des traités inégaux dont le résultat a toujours été de faire perdre à ces Amérindiens et à ces Inuits le plein droit qu'ils avaient sur leurs terres. A titre d'exemple. les négociations concernant le territoire de la baie de James. La Confédération canadienne a poursuivi le mouvement de spoliation des terres des autochtones et de destruction de leurs rapports sociaux.

Durant les premières années qui ont suivi la formation de l'Etat canadien, c'est cependant l'histoire des métis de l'Ouest qui illustra sous sa forme la plus spectaculaire le sort réservé aux minorités dans ce pays. Ceux-ci durent rapidement comprendre que l'égalité nationale n'allait pas être une caractéristique du nouvel Etat.

Les métis étaient des descendants d'employés de la Compagnie de la baie d'Hudson et d'indigènes des régions de l'Ouest (Ibid., p. 459-477.). Ils étaient chasseurs de bisons, charretiers et petits agriculteurs détenant leurs terres de la Compagnie de la baie d'Hudson. Ils entretenaient des relations d'égalité avec les Amérindiens : Cris, Sarcis, Saulteux et Pieds-Noirs. Ils formaient la plus grande partie de la population de la rivière Rouge qui se composait, en 1871, de 5 720 métis de langue française, de 4 080 métis de langue anglaise et de 1 600 Canadiens. Cette collectivité métisse représentait donc une véritable symbiose à propension égalitariste des sociétés autochtones et des peuples coloniaux qui avaient jusque-là marqué l'histoire de ce pays. Comme le souligne Stanley Ryerson, « les soulèvements des métis constituent le seul exemple d'une intervention réelle des masses dans la question de la Confédération (Ibid., p. 460.)». L'annexion de leurs territoires risquait de leur faire perdre leurs terres, comme d'ailleurs de refouler plus à l'ouest leurs alliés amérindiens. La Compagnie de la baie d'Hudson avait, en effet, jusque-là concédé des terres aux métis selon un mode de tenure de type féodal. Mais la compagnie allait maintenant céder les territoires. On devine les appréhensions des métis.

Sous la direction de l'anglophone Bruce et du francophone Riel, la résistance armée s'organisa. On proclama un gouvernement provisoire et on exigea que ce gouvernement soit reconnu comme une province canadienne (le Manitoba). On émit une déclaration affirmant, entre autres dispositions, le plein respect des deux langues et des droits de propriété existant jusque-là ainsi que la nécessité de signer des traités avec les Amérindiens. L'Etat canadien fit mine de négocier. Le Manitoba fut créé, mais le gouvernement provisoire ne fut pas reconnu et l'armée intervint pour réprimer les masses organisées militairement (Plusieurs éléments de la déclaration du gouvernement provisoire ne furent pas retenus ou furent retirés quelques années plus tard. Ainsi la langue française perdit rapidement les droits d'égalité qui lui avaient été reconnus. Riel s'exila, mais si fort était l'appui de la population qu'il fut élu et réélu à la Chambre des communes provinciale malgré son absence.). Plusieurs métis vendirent leurs terres et, avec beaucoup d'Amérindiens, allèrent plus à l'ouest dans les régions de la Saskatchewan actuelle.

Un scénario identique se déroula dans ces régions en 1885. La population était cette fois menacée de perdre ses terres aux mains du Canadien Pacifique. Louis Riel revint des Etats-Unis pour reprendre la lutte. Métis et Indiens s'organisèrent encore une fois militairement et on exigea la constitution d'un gouvernement responsable, suivant en cela la même démarche qu'au Manitoba. Le gouvernement fédéral dépêcha des troupes qui réprimèrent le soulèvement dans le sang. Riel fut condamné à être pendu. Il le fut malgré un important mouvement de protestation qui s'organisa au Québec : cinquante mille personnes manifestèrent à Montréal, ce qui fut la plus importante manifestation de toute l'histoire du Québec. En 1886, le Parti conservateur perdit le pouvoir au Québec en partie à cause de ces événements (Lisette JALBERT, Régionalisme et Lutte politique, thèse de doctorat de 3e cycle, Université de Paris VIII, juin 1978, p. 265-266.) . La province de la Saskatchewan ne sera créée qu'en 1905. Résultat d'une symbiose linguistique, raciale et nationale carrément scandaleuse dans un Etat reposant sur l'oppression, porteuse d'un projet de société à propension égalitariste inacceptable dans une formation sociale capitaliste, la collectivité métisse fut liquidée.

Nulle question nationale, nulle question régionale ne devait perturber le « grand tout canadien ». Et, pourtant, on n'arriva à éteindre complètement ni l'une ni l'autre. Dès le départ, la bourgeoisie canadienne dut composer avec les collectivités régionales et les intérêts bourgeois qui s'y développèrent. Les colonies des Maritimes ne se laissèrent pas si facilement avaler par la bourgeoisie du Canada-Uni. Même si l'économie de ces régions ressemblait à celle du Canada-Uni (bois, pêche, construction navale), le particularisme ne manqua pas de s'y affirmer. La question nationale acadienne y contribua d'ailleurs largement. Comme les Canadiens (futurs Québécois) qui habitaient la vallée du Saint-Laurent (ce qu'on appelait alors le Canada), sous le régime français, les Acadiens faisaient partie de la Nouvelle-France. Ils habitaient l'Acadie, région des Maritimes actuelles.

En 1755, ils furent mis à la mer et déportés vers les treize colonies, les Antilles et l'Angleterre. Les Acadiens occupaient des terres très fertiles et, de plus, à l'embouchure du fleuve, ils détenaient une position stratégique sur la côte atlantique. On décida donc de les déporter, réalisant là un plan identique à celui qui avait été élaboré sous Louis XIV visant à déporter les habitants de la colonie de New York. Si l'opération française fut un échec à la suite du naufrage de la flotte dépêchée d'Europe, la déportation des Acadiens se réalisa dans l'ordre et l'efficacité ! Mais plusieurs revinrent s'installer dans les régions du Nouveau-Brunswick (où ils forment actuellement plus de 40 % de la population) et de la Nouvelle-Ecosse. Les Acadiens eurent toujours, même en Nouvelle-France alors qu'ils relevaient d'une administration distincte, une histoire spécifique. Ils forment, selon nous, une nation au même titre que les Québécois, même si l'on confond souvent les deux groupes dans ce qu'on appelle la nation canadienne française. Même s'ils appartiennent à un même Etat, il importe, à cause précisément du poids du régionalisme dans l'histoire de ce pays, de distinguer dans la collectivité française du Canada deux nations, québécoise et acadienne, et des minorités nationales qui s'assimilent très rapidement dans les autres provinces du Canada (parce que justement elles n'y jouissent d'aucun des droits démocratiques nécessaires à la reproduction de leur spécificité).

L'extermination des Amérindiens et des Métis, la déportation des Acadiens, l'assimilation des Québécois, voilà l'histoire sur laquelle repose le projet d'unité canadienne. A l'est comme à l'ouest, des régions et des nations : la conjugaison canadienne allait être difficile. (pp. 93-99)