Histoire de Dollard des Ormeaux...

Robert E. Lapointe




Dollard fut-il un héros national? Depuis ma plus tendre enfance, Dollard des Ormeaux suscite mon admiration. Chaque année, la controverse émerge à l'occasion du congé férié du troisième lundi de mai, que les canadiens considèrent comme la fête de la Reine alors que les québecois se rappellent Dollard des Ormeaux.

C'est par curiosité que j'ai entrepris la présente recherche. Le texte qui suit est tiré de sources vérifiables dans toutes les bibliothèques. L'exactitude est difficile à établir due aux nombreuses contradictions entre les divers récits. Voici donc ma modeste synthèse de ce fait historique...

Adam Dollard, Sieur des Ormeaux (près de Paris)

Arrivé en Nouvelle-France en 1657, à l'âge de vingt-deux ans, Adam Dollard des Ormeaux commande la garnison du fort de Ville-Marie, (coin des rues Mills et des Commissaires). On laissait entendre que certains doutes planaient chez lui à son sujet.

Selon le sulpicien Dollier de Casson, qui recueillit les témoignages en 1666, "...Dollard cherchait à se distinguer, afin que cela lui put servir, à cause de quelque affaire, que l'on disait lui avoir arrivé en France..."

En 1659, Ville-Marie souffre de pénurie de fourrures et de profits parce que les canots de traite évitent l'île à cause des Iroquois. Depuis sa fondation, le 18 mai 1642, après dix-huit ans donc, Ville-Marie ne compte qu'une population de 372 âmes.

Le projet d'aventure

Dans cette ambiance de marasme et de manque à gagner, un jeune officier de la garnison, "garçon de coeur et de famille", conçut l'audacieux projet de "courir sur les petites bandes iroquoises descendant la rivière des Outaouais, afin de capturer le produit de leur chasse hivernale", selon Jean Valet, l'un de ses compagnons.

Selon Pierre Radisson: "...espérant les défaire et les détruire aisément, comme ils étaient privés des choses nécessaires", c'est-à-dire de poudre et de balles épuisées au cours de l'hiver. La capture des castors iroquois promettait d'être une opération fort profitable. Quant aux risques de l'aventure, c'était monnaie courante dans ce poste frontière...

En faisant luire à leurs yeux, la perspective d'enlever, à courte distance de Montréal, d'abondantes et riches fourrures se vendant au prix fort, Dollard recruta sans peine, seize compagnons de bon courage et d'esprit d'aventure. Il leur parle d'un fortin que les algonquins auraient érigé avant de remonter dans la "petite nation".

Les membres de l'expédition

C'était des soldats d'origine modeste, artisans et cultivateurs. Ils n'étaient pas des coureurs des bois d'expérience. Certains sont là depuis 1653: Jacques Brossière, François Cusson, Rémi Doussin, Nicholas Jocelin, Jean Lecomte, Etienne Robi, Jean Tavernier, Jean Valet, tous agés de 17 à 23 ans.

Les autres sont là seulement depuis 1657, Dollard des Ormeaux 22 ans, Christophe Augier, Jacques Boisseau, Alonié Delestre 28 ans, Simon Grenet, Roland Hébert, Robert Jurie, Louis Martin 18 ans, Nicholas Tiblerond.

Selon Marie de l'Incarnation, l'Ursuline Marie Guyart : "... Lambert Closse et Charles Lemoyne, amasseurs de fourrures, offrirent de se joindre à Dollard s'il voulait renvoyer et différer son expédition jusqu'après les semences...". Dollard était le parrain de la fille de Lambert Closse.

En 1659, Dollard avait reçu une terre de 30 arpents. Il est un homme de "mise et de conduite". Pour les armer, il dut emprunter de Jean Aubuchon, une somme 45 (+3) livres qu'il promet de rembourser à son retour dans un billet du 15 avril 1660, signé "Dollard".

Il n'avait donc pas formé l'héroïque dessein de se faire tuer pour arrêter l'armée d'invasion comme l'affirmaient Les Relations des Jésuites, qui embellissaient les faits pour mousser le recrutement.

D'ailleurs, ce n'est qu'en mai 1660, soit un mois après l'expédition, que suite à la capture et à la torture d'un iroquois par des hurons, que l'on apprend à Québec le dessein d'invasion des iroquois .

Le voyage en canot

Tous firent leur testament, se confessèrent, et après avoir communié, dans la petite chapelle de l'Hôtel-Dieu, selon l'usage du temps, avant de monter à l'ennemi, ils montèrent en canot, le 19 avril 1660. Ils ne sont que 16 car il y a eu une défection au cours de la nuit.

Entre l'île de Montréal et l'île des Soeurs, ils rencontrent deux canots comptant une quinzaine d'onotongués et trois prisonniers français. Ceux-ci se noient et l'expédition retourne à Ville-Marie pour les services funèbres des tués.

L'expédition repart le lendemain, cette fois personne ne manque à l'appel.

...quand l'embarcation quitte le Saint-Laurent pour entrer dans l'Outaouais, il faut traverser le lac des Deux-Montagnes, ensuite les rapides de Carillon, viennent ensuite les rapides de la chûte à Blondeau, beaucoup plus loin, après un large détour vers l'ouest, l'entrée d'un lac, le passage le plus étroit qui en compte un grand nombre, les eaux furieuses se précipitent dans un long couloir que l'on nomme aussi Saut de la Chaudière.

Le fort du Sault de la Chaudière

Ils vinrent s'embusquer au dessous du Long-Sault, le 1er mai 1660. Sur la rive orientale du Sault, ils retrouvèrent la palissade abandonnée par les algonquins. Ce n'était qu'une enceinte rudimentaire de tronc d'arbres, assez haute pour s'y tapir mais non consolidée et déjà délabrée.

Ils auraient pu élever les murs et les consolider. Ils installèrent leurs chaudrons au bord du cours d'eau, sans se faire de réserve d'eau et de provision dans le fort. Ils négligèrent donc de fortifier le fort de pieux, établi à deux cent pas du rivage.

Un contingent d'amérindiens les rejoignirent: le chef huron Anahotaha ou "Onontaha" avec 40 hurons, ainsi que Mitewemed et 4 algonquins de Trois-Rivières. Ils étaient munis d'un sauf-conduit de Maisonneuve.

L'escarmouche

Des éclaireurs, dissimulés à la tête du Long Sault, annoncèrent que deux canots remplis d'iroquois, étaient en vue. Dollard leur tendit une embuscade, au pied-à-terre d'un portage. Une source prétend qu'il y avait quatre iroquois dont un s'échappa, alors qu'une autre source parle de quinze onontagués, dont deux s'échappèrent.

Première attaque

Etant découverts, ils songent à abandonner leur projet. Mais avant d'avoir le temps de repartir arriva le gros de l'expédition indigène:

    "...quand à l'improviste, surgit en belle ordonnace, une flotille de deux cents onontagués, la hâche à la ceinture et les fusils à la pointe des canots..."

    "...en un instant l'étroit cours d'eau se remplit de canots, manoeuvrés par des indigènes avides de vengeance... une flotte de 40 à 50 canots, soit une armée de quelques deux cent guerriers..."

    "...ils se réfugièrent dans le fort pour s'y gabionner du mieux qu'ils purent avec vivre et munition, mais sans eau..."

    "...ils repoussèrent l'attaque initiale mais les attaquants détruisirent les canots des français coupant ainsi toute possibilité de retraite et se replièrent pour construire une palissade un peu plus haut le long de la rivière."

Deuxième vague

La seconde attaque survint comme un coup de tonnerre et fut repoussée: "Les onontagués se ruèrent à l'attaque du fortin dans un assaut tumultueux qui est repoussé avec une telle vigueur qu'ils retraitent vers la palissade qu'ils venaient d'élever."

Ils dépêchent alors un canot aux îles du Richelieu, afin de demander secours aux Agniers qu'ils devaient rejoindre à la Roche Fendue.

Onontaha suggère d'envoyer des ambassadeurs avec de la porcelaine afin de parlementer. Ces derniers désertent et reviennent inciter ceux qui restent à déserter. Ils sont abattus par les français.

Le siège

Ils échouent de même une troisième fois: "Le lendemain, ils lancent un nouvel assaut mais les ennemis doivent se retirer en désordre."

Suit une période d'accalmie de cinq jours. Les iroquois arranguent les hurons. Un à un, les hurons sautent la palissade, seul le chef reste avec les français qui n'ont pas d'eau, les hurons n'ont pas de fusils.

Ceci est dû à la politique de Champlain de ne pas armer les hurons, alors que les hollandais dès 1639 vendent des armes à feu aux iroquois afin de faire la lutte aux français. Les anglais font de même à compter de 1664.

Les assiègés souffrent du froid, de la puanteur, de l'insomnie et pire que tout de la soif et ont peine à se nourir de l'épaisse farine de maïs qu'ils ont en provision. "Ils tentent une sortie à la pointe de l'épée pour puiser l'eau à la rivière, mais ils n'ont pas de récipients valables". Ils sont harassés jour et nuit.

L'arrivée des renforts

Le huitième jour, arriva du Richelieu, une flottille de cinq cent agniers et de 50 oneiouts, "... dans une clameur terrifiante...". Nous sommes donc en présence de 700-800 guerriers contre 17 français et 6 indigènes. Une nouvelle attaque est encore repoussée.

Les iroquois veulent abandonner, mais les Ongue Onwe, dit "les invincibles", refusent d'abandonner. Pendant trois jours, les assaillants préparent une nouvelle attaque: les bûchettes sont disposées par terre, les boucliers sont taillés dans des troncs d'arbres.

L'assaut final

L'attaque est donnée torche enflammée à la main pour tenter d'incendier la palissade, l'assaut est repoussé, mais des volontaires protégés par des pièces de bois liées au corps, de la tête aux genoux, réussissent à atteindre la palissade s'efforçant de couper les pieux à la hache.

Étant incapable d'atteindre les démolisseurs par les meurtrières, Dollard s'avise alors de charger un gros mousqueton de poudre et de balles, dans l'intention de le lancer dans les rangs de l'ennemi. Il l'alluma et le lança par dessus la palissade.

Le baril de poudre

Ceci n'ayant pas réussi à arrêter l'ennemi, il décide d'employer un petit baril de poudre, mais une branche le rejetta dans l'enceinte. L'explosion qui suivit tua plusieurs des défenseurs et aveugla les autres.

Dans la confusion qui suivit, les iroquois se rendirent maîtres de meutrières et canardèrent les occupants du fort. Le corps-à-corps s'ensuit et bientôt, il ne reste plus que cinq français et quatre indiens qui seront "réservés" pour la torture et l'entrée en triomphe dans les bourgades.

Les vainqueurs se partagent les français, deux aux agniers, deux aux onontagués et le dernier aux onnéiouts. Les trouvant trop affaiblis par les blessures ils les soumirent au supplice du feu. L'un deux s'échappa et périt en forêt. Les iroquois sont même un peu cannibales selon les Jésuites...

Quant aux hurons transfuges ou prisonniers, ils en brûlèrent sept tandis que les autres furent adoptés par les tribus. Les iroquois retournèrent dans leurs bourgades décontenancés d'avoir perdu plus de quatre-vingts guerriers contre un si petit nombre d'attaquants.

Il semble que le dernier assaut eut lieu au plus tard le 11 mai 1660. Dix jours plus tard, un déserteur huron du nom de Louis, arriva à Ville-Marie, et relata les événements. Les actes de décès, dressés à l'église Notre-Dame, le 3 juin 1660, laissent supposer le 25 mai 1660 comme date "officielle" des décès.

La fin de l'histoire de Dollard des Ormeaux

Lorsque Pierre Esprit Radisson et Médar Chouard Des Groseillers, passèrent par là, quelques jours plus tard, ils trouvèrent seize français, attachés à des poteaux le long de la rive. Ces fourrures ramenèrent la prospérité à Ville-Marie par leur riche convoi.

Le 27 mai 1660, on procéda à un premier inventaire des biens et des testaments des jeunes aventuriers. Pierre Picoté de Belestre arrivé en 1659, commandait en l'absence de Dollard. C'est lui qui hérita de la terre de Dollard des Ormeaux.

Celui qui avait "financé" l'expédition, fut-il payé? Nous l'ignorons, mais Jean Aubuchon fut plus tard banni de Ville-Marie par Maisonneuve pour avoir séduit la femme d'un notable.

Les guerriers iroquois retournèrent dans leurs villages sans livrer d'autres combats et les semailles eurent lieu sans autre incident. L'invasion de 1660 avait été évitée.

Conclusion

Dollard des Ormeaux est-il le héros qu'en ont fait les historiens religieux de notre petite histoire? Voyons donc les définitions de héros:

    1. Celui qui se distingue par des qualités ou des actions extraordinaires, particulièrement à la guerre.

    2. Principal personnage d'une oeuvre de fiction.

    3. Personne qui tient le rôle principal dans un évènement.

Qu'en pensez-vous?

Pour moi, Adam Dollard, Sieur des Ormeaux, demeure un héros!

Bibliographies:

Le régime français au Canada, T.B. Costain, 971.01 C837b1
Histoire du Canada, G. Lanctot, 971.01 L252 hi
Relations des Jésuites
Histoire de Montréal, Dollier de Casson, manuscrit découvert 1844