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LA CONQUETE : SES EFFETSGilles Bourque et Anne Légaré, Le Québec. La question nationale
PCM/petite collection maspero, 1979 La conquête de la Nouvelle-France fut, pour l'Angleterre, l'un des éléments importants de l'affirmation de son hégémonie à l'échelle mondiale, consacrée au traité de Paris de 1763. Par ce traité, l'Angleterre s'assure, entre autres pouvoirs, le contrôle absolu de l'Inde et de l'Amérique du Nord. Alors que s'amorce la révolution industrielle dans le Royaume-Uni, en même temps que Londres affirme sans conteste son hégémonie à l'échelle mondiale, les colons français d'Amérique devront s'acclimater à un nouvel univers au sein duquel ils représenteront une sorte d'anomalie, celle de coloniaux conquis. La conquête représente, en effet, le premier maillon d'une chaîne qui produira et reproduira l'oppression nationale au Canada. Perpétuant l'oppression et l'exploitation des Amérindiens et des Inuits (1), la Province of Quebec, l'une des colonies du British North America, sera aussi le lieu où se structurera pour la première fois une situation d'oppression du peuple francophone. Il ne fait à ce titre aucun doute que, s'il est primordial de distinguer le plus rigoureusement possible les transformations fondamentales qu'a subies le phénomène et sur lesquelles nous insisterons tout le long de ce texte, la réalité actuelle de l'oppression nationale des Québécois et des Acadiens ne peut être comprise sans considérer cet événement historique, la conquête, dont l'effet s'est reproduit dans sa transformation même. Encore faut-il tenter d'en cerner correctement la réalité.
Nous avons vu dans le précédent chapitre comment la question de la bourgeoisie et de la conquête constituait l'un des lieux principaux des débats historiographiques. (...) La question n'est pas de savoir s'il y eut une bourgeoisie en Nouvelle-France, mais bien de constater les effets de la conquête sur l'ensemble des rapports entre les peuples coloniaux. La bourgeoisie marchande française disparaît et sa couche strictement coloniale se désintègre après la conquête, cela ne fait aucun doute. Les grands marchands français sont remplacés par de grands marchands anglais. La couche coloniale n'existant que dans son rapport direct ou indirect au grand commerce métropolitain, il est évident qu'elle se transformera elle aussi avec le changement de métropole. Ses agents prendront majoritairement les traits linguistiques et culturels de la bourgeoisie métropolitaine. Mais ici la question n'est pas tant d'évaluer l'importance plus ou moins grande de la bourgeoisie à la veille de la conquête que de constater comment les nouveaux rapports coloniaux ne pouvaient favoriser que l'éclosion d'une bourgeoisie anglophone dans le British North America (par assimilation, désintégration ou fusion). La bourgeoisie coloniale ne pouvait être qu'une excroissance de la bourgeoisie métropolitaine anglaise. A ce titre, la bourgeoisie dominante au Canada, celle qui allait se former à travers les processus de création de l'Union de 1840 et de la Confédération de 1867, héritera fatalement des traits linguistiques de la mère patrie. La formation sociale nationale anglaise, à travers le long processus historique de développement du capitalisme, contribua à provoquer dans la colonie l'apparition du phénomène national et poussa à la structuration d'une réalité d'oppression nationale, comme dans la mère patrie elle-même et comme dans la plupart des Etats capitalistes. Les effets fondamentaux de la conquête ne s'analysent donc pas, principalement, dans leurs rapports à la question de la bourgeoisie, mais plutôt dans les caractéristiques historiques que prendront l'articulation des modes de production et les particularités nationales du bloc au pouvoir. La conquête place les premiers éléments d'une situation d'oppression nationale, situation qui se reproduira dans l'histoire de l'ensemble canadien. Ce n'est pas la présence ou l'absence de la bourgeoisie francophone qui cause l' «infériorité» des Canadiens français, mais plutôt l'insertion historique de la Nouvelle-France dans l'ensemble colonial de la Mother England. Bien sûr, la sous-représentation des francophones au sein de la fraction dominante de la bourgeoisie canadienne indique cette situation de domination nationale. Mais la conquête touche à l'ensemble du processus de développement du capitalisme canadien et à la particularité historique des questions nationales qui seront posées. Il importe donc, d'abord et avant tout, de constater comment la conquête initie l'oppression nationale au Québec en changeant les traits nationaux de la formation sociale métropolitaine. C'est une nation anglaise qui allait être appelée à se former et, par le fait même, à exercer des pressions constantes à l'assimilation sur le peuple colonial francophone qui se transformera lui-même en nation (dominée) 2(...). La conquête crée pour longtemps les conditions d'une division relative des différents groupes selon les formes et les modes de production. Les longs et stériles débats sur la bourgeoisie masquent un fait qui aura des conséquences importantes sur la reproduction des différents groupes en présence : les francophones sont majoritairement parqués dans des rapports agricoles de type féodal, les Amérindiens et les Inuits dans leurs bandes et leurs tribus, les anglophones dans le commerce et l'administration. Ce rapport d'identification, même s'il est loin d'être absolu, aura pour conséquence de donner une forme nationale aux luttes de classes et de lier l'oppression nationale au développement du capitalisme. L'industrie en anglais, la culture en français, la chasse, la pêche et la cueillette en langues amérindiennes et inuites : voilà l'effet complexe de la conquête sur la réalité québécoise. S'il n'est pas évident que les masses auraient eu un meilleur sort économique avec une seule bourgeoisie francophone, il est clair par contre que les rapports instaurés au moment de la conquête auront sur elles un effet d'oppression nationale. Le développement du capitalisme et le processus de création de la formation sociale nationale canadienne, au sein de laquelle s'inscrit le Québec, se réaliseront dans l'oppression des Québécois, des Acadiens, des Amérindiens, des Inuits et des Métis. ________________
(1) La présence anglaise ne fut pas plus bénéfique aux Amérindiens. En 1763-1764, l'armée anglaise réprime dans le sang, à l'ouest des Appalaches, une révolte dirigée par le chef Pontiac regroupant un nombre important de peuples amérindiens. Et on verra comment, peu après la Confédération de 1867, les métis de l'Assiniboine subiront un sort identique. (...) |