Des Loyalistes de 1837 aux partitionnistes de 1997
Clairandrée Cauchy

n° 160-161
été 1997
Les élections fédérales ont remis à l'ordre du jour le fameux plan B que les fédéraux préparent maintenant presque ouvertement depuis le référendum de 1995. Jean Chrétien avoue qu'il ne reconnaîtrait pas un vote souverainiste majoritaire lors d'un référendum (plus de 50%), et ne ferme pas la porte à une éventuelle partition du Québec. Le courant autrefois marginal des partitionnistes anglos commence à se faire de plus en plus inquiétant alors que 34 municipalités ont adopté des positions à saveur partitionniste.
Nous publions ce dossier sur l'attitude et les actions des Loyalistes du Bas-Canada au moment des Rébellions de 1837-38 parce que l'analogie avec les actuels partisans du Plan B est à la fois frappante et inquiétante. En en faisant lecture, on constate que les Anglais du Bas-Canada étaient prêts à tout pour éviter une République canadienne-française en Amérique du Nord. Dans ce but, ils n'ont pas hésité à pousser les Patriotes dans leurs derniers retranchement et les obliger à mener une lutte armée.
Les Loyalistes et la situation politique au Bas-Canada
à la veille des Rébellions
On a certes traité abondamment du rôle des Patriotes dans les Rébellions de 1837-38, on oublie trop souvent que les Loyalistes ont joué un rôle majeur dans les Rébellions, participant à la montée de la tension politique, à la provocation à la veille des troubles et à la répression de la révolte patriote.
A la veille des troubles en 1837, on retrouve au Bas-Canada environ 120 000 anglophones de descendance britannique noyés dans une mer 490 000 Canadiens français et concentrés dans les régions de Montréal, Québec, des Cantons de l'Est (Eastern Townships) et au sud du Richelieu.(1) Notons que, parmi ces derniers, bon nombre d'Irlandais épouseront les visées des Patriotes et combattront à leur côté, ayant aussi eu à subir les affronts de l'empire britannique en Irlande.
Malgré leur position de minorité, les Britanniques se considèrent en territoire conquis et agissent comme tel. Les Britanniques loyaux, c'est-à-dire fidèles à la Couronne britannique et à ses traditions, ont la hantise d'un État contrôlé par les Canadiens français catholiques. Ils craignent également les idées républicaines venues des Etats-Unis. Les Loyalistes souhaiteraient éventuellement assimiler les Canadiens français ou, à tout le moins les mettre en minorité, pour bâtir un pays calqué sur les traditions britanniques et basé sur la puissante économie commerciale.(2)
Bénéficiant de l'appui populaire, l'élite canadienne-française peut, de son côté, se faire élire à la Chambre d'assemblée et ainsi combattre l'oligarchie britannique «soutenue par Londres, installée dans le Conseil exécutif et le Conseil législatif et entourant le gouverneur».(4) S'engage alors une lutte pour la prépondérance, c'est-à-dire pour l'orientation des destinées du futur Etat séparé. Car, pour les Patriotes comme pour les Loyalistes, la colonie n'est qu'un état politique transitoire.
Les Britanniques frustrés de la création d'un Bas-Canada francophone
Dans la perspective de cette lutte pour la prépondérance britannique, un sentiment de frustration règne du côté des anglophones du Bas-Canada depuis l'Acte constitutionnel de 1791. Cette constitution avait créé un Bas-Canada massivement francophone doté d'une assemblée de députés élus où on retrouve principalement des représentants issus de la majorité franco-catholique. Un certain pouvoir politique est donc accordé à la majorité, au grand dam des anglophones qui souhaitent mettre les Canadiens en minorité sur le plan politique.
Le nationalisme canadien-français s'affirme avec la division de 1791 et constitue maintenant une épine dans le pied des Britanniques qui souhaitent la création d'un Etat du British North America, qui regrouperait l'ensemble des colonies britanniques d'Amérique, afin d'éviter la menace républicaine en provenance des États-Unis et de conserver les traditions britanniques(5). Le Bas-Canada représente le centre névralgique de l'économie des colonies britanniques. Un État regroupant les colonies britanniques excluant le Bas-Canada, s'il était contrôlé par des Canadiens français, serait très faible et susceptible d'être englobé par le géant américain alors en pleine expansion.
Les loyalistes contre une démocratie qui les désavantage
Cette peur des Britanniques de se voir gouvernés par des Canadiens français sera amplifiée, à l'hiver 1834, par le dépôt des 92 Résolutions qui exigent principalement que les membres des conseils soient élus par le peuple. La majorité étant canadienne-française, les Britanniques du Bas-Canada perdraient ainsi le grand poids politique qu'ils détiennent par le contrôle de l'exécutif.
Selon les Loyalistes, un conseil électif «enlèverait les barrières qui nous défendent contre la tyrannie française», qui tient à tout prix à «s'arroger la prépondérance dans les affaires de la province».(6) Les Britanniques ne sont pas pour autant en désaccord avec les principes démocratiques à la base des revendications des Patriotes, en autant qu'ils ne remettent pas en question la prépondérance des Britanniques au Bas-Canada.
Les Britanniques loyalistes dénoncent aussi la politique de conciliation menée par les autorités coloniales qui se laissent impressionner par la majorité canadienne-française ; ils craignent que Londres ne cède aux doléances des Canadiens français en leur accordant davantage de pouvoirs. Dans une lettre au gouverneur Gosford, en 1835, le polémiste et journaliste au Montreal Herald, Adam Thom, affirmera que depuis la Conquête on parle trop des Canadiens français, sujets choyés, en oubliant les sujets anglais des colonies. Il ajoutera que la politique de conciliation menée par Gosford permet au vaincu (le peuple canadien-français) de dicter la politique coloniale.
Les esprits s'échauffent du côté des Anglais à mesure que la campagne autour des 92 Résolutions fait son chemin. Selon Adam Thom, la révolte à craindre n'est pas tant celle des Patriotes que celle des Loyalistes car les représailles seraient terribles si une seule goutte de sang britannique devait être versée.(8) Thom n'hésite pas, par l'intermédiaire de son journal, à inciter les Loyalistes à s'armer.
En 1835, il devient de plus en plus clair que la minorité anglaise refuserait catégoriquement d'être gouvernée par des Canadiens français et serait même prête à y résister de force. La Commission Gosford-Grey-Gibbs, qui avait pour principal but de «concilier les parties et de régler les différends»(9), note que si Londres souscrivait aux demandes des Patriotes les Loyalistes risquaient fort de provoquer un conflit qui appellerait une intervention britannique. Dans ce contexte, les Britanniques seraient les agresseurs et l'armée devrait donc agir contre des sujets de la Couronne britannique... Ce qui constituerait une position assez périlleuse pour les représentants de la Reine.
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1 John A. Dickenson et Brian Young, Brève histoire socio-économique
du Québec, Montréal, Septentrion, p. 131.
2 C. Creigthon, The Empire of the St-Lawrence, Toronto, Mc Millan, 1936
3 Maurice Séguin, L'idée d'indépendance au Québec, Genèse et historique, éditions Boréal Express, Trois-Rivières, 1968, p. 33
4. Maurice Séguin, Problème politique et national trente ans après la conquête, in Jean-Paul Bernard, Les Rébellions de 1837-38 Les patriotes du Bas Canada dans la mémoire collective et chez les historiens, éditions Boréal Express, Montréal, 1983, p. 175
5 Idem.
6. Maurice Séguin, Synthèse de l'évolution politique et économique des deux Canadas, notes polycopiées pour cours d'histoire du Canada 480, 1965-1961, p. 144.
7. Synthèse de l'évolution p. 148.
8 Idem.
9 Histoire populaire, p. 294.