Les Loyalistes s'organisent
Clairandrée Cauchy

n° 160-161
été 1997
Devant les revendications des Patriotes, qui menacent le régime britannique, les Loyalistes fidèles à la Couronne et qui souhaitent le maintien de la constitution, sentent le besoin de se regrouper, de s'organiser. Ce besoin fait suite aux nombreuses assemblées de soutien aux 92 Résolutions qui ont lieu durant l'été de 1834 et à la cuisante défaite des Britanniques aux élections de l'automne 1834.
Des assemblées populaires
aux groupes paramilitaires
Durant l'année 1834, plusieurs sociétés nationales, tant du côté patriote que royalistes, verront le jour. La première sera la Société Saint-Jean-Baptiste créée par les Patriotes en 1834. Par après, naîtront des organisations semblables du côté loyaliste; on parle entre autres de la St-George's Society, la St-Andrew's Society, la St-Patrick's Society et la German Society.(1)
A partir de 1834, ces associations organisent de multiples réunions et rassemblements populaires pour dénoncer les 92 Résolutions, soutenir la Constitution et mobiliser la population loyaliste. Toutes ces organisations loyalistes se réuniront sous un même comité parapluie à compter de janvier 1835, avec la création de la Montreal Constitutionnal Association (MCA).(2) Une association constitutionnelle avait également été formée à Québec en décembre 18341, la Quebec Constitutionnal Association (QCA).
Les associations constitutionnelles avaient pour but de défendre la Constitution de 1791, et de conserver le Conseil législatif sous sa forme actuelle, car un conseil électif favoriserait la majorité canadienne-française. La tenue d'assemblées constitutionnelles s'étendra au reste du Bas-Canada alors que des associations constitutionnelles régionales se formeront dans les mois qui suivent, principalement là où sont concentrés les Britanniques (4).
Les Loyalistes organisent des rassemblements
Ces associations constitutionnelles organiseront d'impressionnants rassemblements populaires. Ainsi, le 31 juillet 1835, environ 5000 personnes seront réunies à Québec pour réaffirmer leur loyauté envers la Couronne britannique et leur attachement à l'Empire, dénoncer le désordre qui règne à la législature et demander au gouvernement de «préserver la justice». Une missive sera envoyée au gouverneur suite à ce rassemblement.(5)
Des rassemblements similaires se tiennent également à Montréal, alors qu'en décembre 1835, à Montréal une assemblée loyaliste se déroule à Tattersal's, sous l'égide de la MCA et regroupant plus de 1500 personnes. Une autre assemblée regroupera de 4000 à 5000 personnes sur la Place-d'Armes de Montréal le 6 juillet 1837; et une autre de 2000 à 7000 (selon les sources du Montreal Gazette) au même endroit le 23 octobre ; le jour même où à St-Charles les Patriotes tiennent l'assemblée des Six-Comtés qui marquera le sommet des rassemblements populaires patriotes.(6)
Des groupes paramilitaires
Mais les Loyalistes ne se contentent pas de se former en associations constitutionnelles et d'organiser des assemblées publiques. On assiste, particulièrement à partir de 1835, à la mise sur pied d'organisations loyalistes armées. Dans son rapport, la commission Gosford-Gipps-Grey avait prédit que les colons britanniques «ne consentiraient jamais sans une lutte armée, à l'établissement de ce qu'ils regardent comme une République française au Canada».(7)
Le désormais célèbre journaliste Adam Thom, dans le Montreal Herald fera l'apologie de la formation de corps armés dans son édition du 12 décembre 1835 : « L'organisation, pour se combiner avec la détermination morale et la force physique, doit être autant militaire que politique. Il faut une armée aussi bien qu'un Congrès. Il faut des piques et des carabines aussi bien que de la sagesse (...) Appelons donc un congrès provincial immédiatement et portons à 800 le British Rifle Corp de Montréal, qui est son entier complément, envoyons des députés pour soulever les sympathies des provinces voisines. »(8)
Le 22 décembre suivant, des Loyalistes achemineront une demande au gouverneur pour qu'il accorde sa sanction au British Rifle Corp. Lord Gosford refusera, alléguant que les droits des Britanniques ne sont pas en danger, et que, même si c'était le cas, ils seraient mieux protégés par l'armée.
Faisant fi de la lettre du gouverneur, le British Rifle Corp organise, dans les dernières semaines de 1835 et au début de 1836, plusieurs assemblées publiques dans la région de Montréal, dont une réunissant plus de 600 miliciens le 7 janvier et une autre plus de 800 le 20 janvier. Par contre, une assemblée prévue pour le 21 janvier sera annulée suite à une proclamation du gouverneur, ce qui n'empêchera pas des paramilitaires de poursuivre leurs activités sous d'autres noms; on ne trouvera plus, par la suite d'assemblées loyalistes organisées par le British Rifle Corp.(9)
Le Doric Club
Après la disparition du British Rifle Corp en janvier 1836, une autre organisation paramilitaire verra le jour durant ce même hiver: le Doric Club, groupe de jeunes Loyalistes armés. Dans son manifeste du 16 mars 1836, les paramilitaires affirment qu'ils préfèrent se battre et payer de leurs propres vies plutôt que de se voir soumis à une République canadienne-française.
Une organisation semblable sera créée le ler septembre 1837 à Québec, le Loyal Victoria Club. Ses membres commencent même à patrouiller dans la haute ville à compter du 3 novembre, entrant en conflit à quelques reprises avec des Patriotes.(10)
Le général Colborne recrute lui-même des volontaires
A partir de novembre 1837, suite à l'escarmouche du 6 novembre, le général en chef, John Colborne, s'inscrira ouvertement en faux par rapport aux orientations du gouverneur Gosford. Si le gouverneur favorisait particulièrement la conciliation, le général Colborne s'appuie désormais sur la solution militaire et sur le rôle que peuvent jouer les corps armés de volontaires.
Ainsi, Colborne se met à recruter des volontaires chez les bureaucrates pour les armer ou les incorporer aux activités des troupes. Du 8 au 10 novembre, il fera équiper 10 compagnies de 80 hommes qu'il placera sous le commandement du lieutenant-colonel Dyer. Plusieurs corps de volontaires seront formés et armés: les Fusiliers Royaux, les Dragons légers de la Reine, la Cavalerie volontaire de Montréal, l'Infanterie légère de Québec, les Volontaires royaux de Québec, les Volontaires de Mégantic, etc. Certains de ces corps (et d'autres qui ne sont pas cités ici) accompagneront fréquemment les troupes régulières - composées de 3000 hommes - au cours de leurs interventions lors des troubles.
Dans certaines régions, les volontaires royalistes utiliseront l'organisation des anciennes milices pour structurer leur mouvement. En 1812, alors que les Britanniques tentent de bloquer l'invasion militaire du Bas-Canada, les miliciens étaient recrutés par tirage au sort, parmi les célibataires de 18 à 30 ans, les conscrits devaient alors s'enrôler pour 3 mois.(11) C'est autour des anciens cadres de milices que se formeront, à l'époque des Rébellions, des milices de volontaires royalistes.
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1 Elinor Kyte Senior, Redcoats and Patriotes, The Rebellions in Lower Canada 1837-38, Canadian War Museum Historical Publication, # 20, Stittsville, 1985, p. 12
2 Groupe de recherche sur les rébellions de 1837-38, Liste des activités loyales de 1834 à 1837
3 Groupe de recherche sur les rébellions de 1837-38 Rapport sur les activités de l'Association constitutionnelle de Québec (1834-38), Montréal, 10 septembre 1986, p. 5.
4 Rapport sur les activités de l'Association constitutionnelle de Québec (1834-38), Montréal, 10 septembre 1986, p. 6
5 Rapport sur les activités de l'Association constitutionnelle de Québec (1834-38), Montréal, 10 septembre 1986, p. 15
6 Liste des activités loyales de 1834 à 1837
7 Synthèse de l'évolution, p. 161
8 Histoire populaire, p. 299
9 Liste des activités loyales de 1834 à 1837
10 Rapport sur les activités de l'Association constitutionnelle de Québec (1834-38), Montréal, 10 septembre 1986, p. 18
11. Jean-Pierre Wallot, Un Québec qui bougeait au tournant du XIXe siècle, éditions Boréal Express, Montréal, 1973, p. 108-110.