A contre-courant, l'ancien premier ministre ?

Gilles Lesage
LeDevoir 22 décembre 1996


PIERRE ELLIOT TRUDEAU ET LE LIBÉRALISME CANADIEN.
LA LOYAUTÉ D'UN LAIC
Claude Couture
Harmattan, Montréal et Paris, 1996, 160 pages




Le court essai - trop court - s'intégrerait à merveille dans toute série «Pour en finir avec...» Car il met à mal toutes les idées reçues sur M. Trudeau. A commencer par celles qu'il colporte lui-même depuis près de 50 ans sur l'opposition viscérale entre le libéralisme et le nationalisme au Canada français, par exemple, ou sur la prépondérance des valeurs individuelles dans ses politiques d'ancien premier ministre du Canada.

Mais Claude Couture n'est pas un polémiste qui veut en découdre avec celui qui s'est toujours prétendu, et se prétend encore, «à contre-courant», selon le titre même du recueil de ses textes depuis 1939, publié récemment par son ami Gérard Pelletier (voir cahier «Livres» du 23 novembre). C'est un historien, formé à l'Université de Montréal, qui enseigne depuis une dizaine d'années à l'Université de l'Alberta. Son ton est simple, direct, sans enflure ou fanfaronnade. Il n'en est pas moins efficace comme un scalpel, précis comme un bistouri. Et convaincant au point qu'on en voudrait davantage que ce qui apparaît comme une amorce ou des têtes de chapitre d'une oeuvre plus substantielle.

Spécialisé dans l'étude libéralisme, l'auteur fait ressortir les malentendus et les contradictions, les paradoxes et les ambiguïtés de celui dont le Canada anglais s'ennuie encore profondément. Avec lui, on a la nette impression que M. Trudeau fut constamment porté à succomber à la tentation culturaliste, donc à une forme d'explication généralisante et collective. «En ce sens, Trudeau a énormément contribué à créer un mode de représentation du Québec qui, paradoxalement, est au coeur du projet nationaliste québécois d'aujourd'hui, fondé sur un rejet collectif et global d'un passé qui, pourtant, n'était pas monolithique.»

Il n'y a pas que le prétendu monolithisme idéologique québécois à jeter aux orties. Car en utilisant une définition des droits individuels presque systématiquement sans référence, entre autres, aux situations nationales spécifiques des Canadiens français et des autochtones, «Trudeau renforça un certain nationalisme canadien-anglais, articulé selon une appropriation d'une pensée libérale présentée comme étant exclusivement anglo-saxonne.»

Un héritage ambigu

Il en résulte donc un héritage lourdement ambigu, désormais profondément ancré dans les institutions canadiennes. «En fait, conclut l'historien, ces institutions gênèrent systématiquement de l'instabilité. En 1992, en votant avec Manning et Bouchard contre Charlottetown, Trudeau fut parmi les siens. Et tôt ou tard, le statu quo constitutionnel reviendra nous hanter»

Un essai décapant, stimulant. Se targuant d'être un penseur libéral, Trudeau a appliqué à son insu des concepts collectivistes, déterministes et anti-individualistes. Il a façonné l'image d'un Québec monolithique et ancré l'idée que les libertés anglaises et américaines sont supérieures à la conception de la liberté des autres cultures. Il a ainsi accentué le nationalisme «canadian» et provoqué, par l'absurde, le renforcement des autres nationalismes, québécois, canadien-français, autochtones.

En un mot comme en mille, celui qui régna sur le Canada pendant plus de 15 ans ne fut donc pas un réformiste libéral mais un aristocrate «éclairé». Et lui qui fustigea la «nouvelle trahison des clercs» (celle de ses contemporains nationalistes québécois), en s'inspirant d'un penseur certes courageux mais lui aussi très contradictoire, Julien Benda, ne fit que reproduire parfois les plus grossiers préjugés concernant le monde non anglo-américain véhicules dans certains quartiers de la société canadienne-anglaise. «Ainsi Trudeau, en reprenant en apparence sans questionnement critique les préjugés sur le Canada français, fut en toute banalité loyal au regard d'un colonisateur en situation de force par rapport à un rival issu d'une société colonisatrice européenne.»

Et vlan! La démonstration, sobre et étayée sur de nombreuses références, est d'autant plus convaincante qu'un siècle avant Trudeau, à Québec même, un autre intellectuel, Etienne Parent, fut en mesure d'imaginer le Canada francophone et de proposer des réformes, sans l'exclure de la sphère libérale politique et économique. Il était lui aussi, fasciné par le monde anglo-américain, sans renier ou décrier pour autant ses racines, démontrant - et contredisant Trudeau à l'avance! - qu'il y a moyen de concilier, voire de fusionner, libéralisme et nationalisme, même au Québec.

Un heureux regain

Il est donc heureux que l'oeuvre de ce journaliste, longtemps méconnu, ait un regain de popularité. Par exemple, le politologue Gérard Bergeron lui a récemment consacré un ouvrage (Lire Étienne Parent , 1802-1874: notre premier intellectuel, PUQ, 1994). Et M. Couture lui-même, de retour à Edmonton, fera, de cette oeuvre l'historien qui ose, à partir des propres textes de M. Trudeau depuis 40 ans, démonter ce qu'il faut bien appeler une représentation caricaturale et une véritable obsession du «retard» des institutions canadiennes-françaises. Loin d'aller «à contre-courant», le Northern Magus se situait au contraire dans le courant, dominant en Amérique du Nord, du fonctionnalisme pragmatique et, même, de l'évolutionnisme. Il y a de quoi rester perplexe et consterné.

Pire encore, Trudeau a fustigé le «monolithisme» du Québec mais, du même coup, il a lui-même porté un regard «monolithique» sur cette société. En décortiquant cette contradiction flagrante, M. Couture semble faire sienne la thèse ou l'hypothèse que d'aucuns appellent révisionniste, selon laquelle le Québec d'avant 1960 n'était pas retardé ou anormal mais adapté à son époque et, somme toute, «normal». En d'autres termes, tout n'était pas noir avant la Révolution tranquille et le monde, fort complexe, n'est pas né avec le début de la «libération» de juin 1960. Et si «grande noirceur» il y a, c'est d'abord et avant tout celle du «recyclage trudeauiste».

On va rouspéter en Laurentie, mais c'est Trudeau qui a rendu possible l'apparition de nouveaux démagogues, agitateurs de la pensée magique, comme Lucien Bouchard. Qu'ils aient été dans le même camp en 1992 n'avait donc rien d'accidentel, conclut M. Couture. Pire encore: la réédition pure et simple des vieux textes de Trudeau, datés, dépassés, à l'approche réductrice et simpliste, qui ne tiennent aucun compte de l'évolution de la pensée et des idées depuis un demi-siècle, dont celles de Charles Taylor. «S'il y a, dans toute l'histoire politique canadienne, aussi bien française qu'anglaise, une entreprise de grande noirceur intellectuelle, c'est bien dans cette industrie du recyclage du trudeauisme.» Aucun évêque catholique, aucun politicien, «pas même Duplessis n'a réussi à encadrer un peuple, principalement dans ce cas le Canada anglais, à partir d'un ensemble de concepts aussi mal articulés, simplistes et réducteurs. D'où cette idée que c'est peut-être le Canada anglais d'aujourd'hui qui vit une certaine tendance à la grande noirceur et non uniquement l'inverse. Et le prince de cette grande noirceur est assurément Pierre Elliott Trudeau».

Il y a, hélas, de nombreuses coquilles, dont les suivantes: le titre du livre de Gilles Gallichan est bien Livre (et non Livret) et politique au Bas-Canada; Hector Fabre (non Favre); Wilfrid (non Wilfred) Laurier; Alphonse-Marie (non Henri) Parent; Henri Brun est avocat non politologue. Et la ponctuation est aléatoire.

Que les peccadilles de l'informatiue ne vous empêchent pas de vous délecter de cette déférente descente de piédestal.