Métissage, laboratoire, creuset

Les angoisses du Québec
ne lui sont pas spécifiques

GILLES LESAGE
13 décembre 1997


La nation dans tous ses états
Sous la direction de Gérard Bouchard et Yvan Lamonde,
L'Harmattan, Paris/Montréal, 1997, 352 pages

Littérature et dialogue interculturel
Sous la direction de François Têtu de Labsade,
Les Presses de l'Université Laval, Sainte-Foy, 1997, 250 pages



Quand je me regarde, je me désole, a dit un politicien un jour, ajoutant toutefois: mais quand je me compare, je me console.


Cette image triviale vient à l'esprit à la lecture du premier collectif, sous-titré: Le Québec en comparaison.

«Les angoisses traditionnelles du Québec ne lui sont pas spécifiques, écrit Gérard Bouchard, loin de là. Après cinq siècles, l'Amérique latine s'interroge encore sur son identité, son appartenance continentale; assez étrangement, ces vieilles américanités paraissent encore aujourd'hui inachevées, hésitantes. Est-ce là un trait des cultures fondatrices que de renaître difficilement, même lorsqu'elles ont réussi leur décrochage métropolitain?»

A cette question comme à bien d'autres, ni le directeur fondateur de l'Institut interuniversitaire de recherches sur les populations (IREP) ni la quinzaine d'autres collaborateurs de ce recueil, issu d'un colloque tenu l'an dernier, ne peuvent apporter de réponses précises ou péremptoires. La «nation dans tous ses états», c'est la nôtre, c'est aussi le lot des autres «nations témoins».

Pluralité, polyvalence de la nation, dont l'étude comparative est «toujours tiraillée entre l'ethnocentrisme et l'académisme». Pour l'instant, de façon très provisoire, une grande interrogation émerge de la comparaison entre le Québec et l'Amérique latine: comment expliquer que, de toutes les collectivités considérées dans ce collectif, le Québec soit la seule à ne pas avoir accédé à l'indépendance politique? (n.s.)«La réponse à cette question invite à réexaminer avec un regard neuf les grands événements dépresseurs [étant entendu que, pour d'autres, ils ont pu être des actes fondateurs] que furent la Défaite de 1760 et l'échec de la Rébellion de 1837-1838 - ajoutons-y: le long épisode continuiste qui a suivi», écrit M. Bouchard.

«Certains facteurs attirent tout de suite l'attention: ainsi, les pays latino-américains ont réalisé leur indépendance en tirant parti de métropoles affaiblies, sinon décadentes. En regard, le Québec est devenu après 1760 partie d'un empire en pleine croissance.»

En attendant un examen plus approfondi, le parcours comparatif fournit des perspectives plus larges à la lecture du passé québécois, en relativisant d'apparentes singularités, en élargissant le registre des possibles et des interprétations. Toute cette démarche est finalement fondée sur le pari un peu paradoxal, voulant qu'on puisse découvrir dans le miroir des autres collectivités une image plus fidèle de soi».

La loyauté à l'Angleterre

Dans Le Lion, le Coq et la Fleur de lys: l'Angleterre et la France dans la culture politique du Québec, le professeur Lamonde (langue et littérature françaises, Université McGill) rappelle une triple tradition de loyauté à l'Angleterre, de 1760 à 1920: cléricale, politique libérale et politique conservatrice. «Il convient donc, dans l'analyse de l'identité québécoise, de tenir compte de cette histoire du rapport à l'Angleterre, rapport durable qui, joint à l'histoire des liens du Québec avec la France, permet d'évaluer le coefficient de rupture et d'adhésion de ce Québec américain à l'Europe et à ses anciennes métropoles.»

«Qui dira finalement laquelle des deux "mères-patries" il faut "tuer"? Ou s'il faut tuer les mères?»

Les mythes fondateurs, écrit le professeur André-J. Bélanger (science politique, Université de Montréal), servent à établir la légitimité sociale ou politique des institutions. Ils créent un imaginaire qui, par son pouvoir d'évocation, dépasse les bornes du strict rapport rationnel ou utilitaire entre les acteurs. Le politique, pour se maintenir, y a systématiquement recours, quel que soit d'ailleurs le régime mis en place. Il n'est donc pas étonnant de retrouver les mythes fondateurs dans toutes les sociétés, depuis les tribus jusqu'aux formes les plus sophistiquées de l'Etat contemporain. Création assez récente dans l'histoire, la nation n'y échappe pas.

M. Bélanger conclut ainsi son chapitre sur l'identité nationale: produit antagonique du libéralisme. «Latino-Américains et Québécois ont en commun d'avoir évolué à l'intérieur d'un triangle de référence qui les mettait en situation de se positionner par rapport à eux-mêmes, par rapport aux Etats-Unis et par rapport à la France. Jeu de fascination et de circonspection où s'est révélée souvent la ruine des emprunts.»

La nation comme imaginaire et comme réalité, conclut pour sa part M. Bouchard, ne peut être étudiée utilement qu'en rapport étroit avec les grands courants sociaux, économiques et politiques qui ont traversé l'Occident depuis le XVIIIe siècle et en référence avec l'évolution des collectivités où elle est apparue. Il est impossible de faire son histoire en l'abstrayant de la praxis plurielle qui lui a donné forme.

Faut-il préparer la société post-nationale ou tenter de réparer la nation, de l'aiguiller sur d'autres rails? Comment concilier le principe individualiste de la société de droit avec les idéaux de solidarité, de mobilisation et de développement collectif? Comment reconstruire l'identité sans l'ethnicité, l'appartenance sans l'intolérance, la nation sans la fiction, la solidarité sans l'homogénéité?»

Graves questions aptes à alimenter pendant de l'Institut de recherche sur les questions nationales dont M. Bouchard, professeur-chercheur à l'Université du Québec à Chicoutimi, la création à Montréal, pour ratisser des chantiers à peine ouverts.

Culture et métissage

Un autre collectif de la collection «Culture française d'Amérique», aussi issu d'un colloque, prolonge en quelque sorte la réflexion amorcée avec le précédent.

«Les cultures sont toujours le résultat d'un métissage conscient ou non, écrit d'entrée de jeu la directrice, Françoise Têtu de Labsade. Le Québec paraît une sorte de laboratoire, un creuset où se concocte le bouillon d'une culture qui nourrira les Québécois de demain.

«L'originalité du Québec réside dans le fait qu'on persiste à y "cuisiner" en français dans un environnement anglais d'une immédiateté et d une suprématie que les frontières réelles, mais aussi de plus en plus virtuelles, ne limitent guère.»

Comment et à quel prix, le véritable dialogue? se demandent les 18 études de ce recueil, lucides et dérangeantes, pour reprendre les termes de l'écrivain André Ricard, de Québec.

François Paré, professeur à l'Université de Guelph, «universitaire dans cette société vulnérable qui est la [sienne]», jette un oeil critique sur ce qu'il appelle le partage de la parole. Il voit «le dialogue entre les cultures difficilement réussir en dehors des seules langues dominantes dans notre monde actuel»; la langue des minorités est impuissante, dépossédée, voire obligée au silence.

Le dialogue avec l'autre demeure «une lutte pour le sens, à la fois une errance et un refuge».

«Nous sommes un peuple étrange», écrit si justement le romancier David Plante, né en Nouvelle-Angleterre, qui écrit en anglais et en français et qui vit à Londres. Comme le note André Ricard, «aux sociétés de moindre taille se posent des questions pour lesquelles nous n'entrevoyons de réponses que provisoires et hésitantes.»