Le perpétuel recommencement

Gilles Lesage
LeDevoir 2 novembre 1996


La vie politique au Québec et au Canada
André Bernard
Presses de l'Université du Québec
Québec, 1996, 616 pages




La politique touche tout le monde, même les gens qui n'en ont pas conscience.

L'indifférence affichée à l'égard de la politique, la neutralité systématique, le mépris des lois et autres attitudes qu'on a l'habitude de qualifier d'apolitiques se révèlent, à la réflexion, indiscutablement politiques, car elles sont toutes définies par rapport à la politique. En définitive, il n'est guère possible de lui échapper. Tenter de le faire, c'est laisser le champ libre aux autres. Et la fuite peut être plus dommageable que l'engagement.

D'entrée de jeu, le politologue André Bernard situe l'essentiel de son saisissant survol. Si la politique nous rejoint et nous affecte tous, qu'on le veuille ou non, aussi bien ne pas limiter notre participation au vote rituel, à tous les quatre ou cinq ans, à Ottawa et à Québec. Cette implication peut prendre plusieurs formes, évidemment, et évoluer au gré des circonstances et de la vie de chacun.

En plus de 500 pages, le professeur de science politique à l'UQAM dresse une impressionnante vue d'ensemble sur la gestation et le cheminement de la vie politique. Tour à tour, avec clarté, simplicité et détachement, il en examine avec minutie les fondements, les agents médiateurs (corps intermédiaires et partis), les mécanismes et procédés, la prise de décisions. Avec la bibliographie, l'annexe (sur les lois constitutionnelles de 1867 et 1982) et l'index, c'est un livre indispensable - bien plus qu'un manuel pour étudiants - à qui veut comprendre de quoi il en retourne et prendre conscience de l'évolution assumée subie? - depuis vingt ans.

Imposer une volonté

A l'évidence, l'enjeu fondamental de la politique, c'est la capacité d'imposer une volonté plutôt qu'une autre, autrement dit, c'est le pouvoir. Quel que soit le jugement que l'on porte - souvent sévère, avec raison - sur les protagonistes de la vie politique, celle-ci a trait au pouvoir et, par-dessus tout au pouvoir légitime.

Truisme, dira-t-on. Il n'est pourtant pas anodin de vérifier qu'au Québec ou, plus largement, au Canada, les institutions démocratiques sont fondées sur le principe de la primauté du droit (sur lequel on ergote beaucoup par les temps qui courent). De même, on peut vérifier à quel point le Canada offre l'image d'une très grande hétérogénéité des attitudes et des comportements, menant à des clivages sociaux et des conflits profonds.

L'auteur rend largement compte, avec pertinence, de l'action des corps intermédiaires, «engagés dans la défense et la promotion d'intérêts particuliers, présentés comme l'expression du bien commun». Groupes d'intérêts ou de pression, lobbys ont une importance de plus en plus lourde, que nous mesurons souvent mal. Les partis politiques sont les principaux agents médiateurs de la vie politique, mais ils ne sont pas les seuls. Les corps intermédiaires sont aussi essentiels, d'autant plus que leur action s'exerce, sans discontinuer, par d'incessants jeux d'influence.

Ces jeux d'influence, auxquels sont consacrées d'énormes ressources, sont l'un des deux grands procédés ou mécanismes de médiation de la vie politique, l'autre étant les élections. Alors que celles-ci sont fortement réglementées, encore que des inégalités de représentation subsistent, les jeux d'influence le sont encore fort peu. Ils sont pourtant l'objet de critiques incessantes, de condamnations même.

«En fait, écrit Bernard, les jeux d'influence sont le propre de la vie politique. Dans la plupart de ses formes, la participation à la vie politique s'apparente aux jeux d'influence. Il est même permis de les assimiler à la participation politique, tout simplement. De plus, c'est dans un contexte de jeux d'influence que s'élaborent habituellement la plupart des très nombreuses décisions politiques qu'envisagent les organes décisionnels à Québec et à Ottawa... ».

Le pouvoir partagé

Le pouvoir est donc éminemment partagé et ne ressemble en tien à l'idée que l'on s'en fait encore, généralement. En plus de l'énorme chassé-croisé des influences qui s'entrechoquent et diluent le pouvoir législatif, il faut prendre en compte, plus que jamais, le rôle extrêmement important assumé par les exécutifs, surtout par leurs chefs, quels que soient leurs titres.

En principe, c'est la majorité parlementaire qui décide. Dans les faits, toutefois, cette majorité, à Ottawa comme dans chacune des provinces, est dominée par une oligarchie (celle que forment les ministres et quelques autres personnes), elle-même assujettie à la prééminence du chef de la majorité. Cette suprématie est devenue un trait marquant de la pratique institutionnelle, au Canada et dans chaque province.

«A Ottawa, à Québec, à Toronto ou dans une autre capitale, le premier ministre exerce un ascendant considérable au sein des organes décisionnels. Il domine le gouvernement, appelé aussi conseil des ministres, conseil exécutif ou cabinet..

Cette prééminence des leaders découle en partie des pratiques en vigueur dans les institutions, de la logique du processus électoral et, plus largement, de l'ensemble des facteurs qui façonnent le phénomène de l'autorité. La suprématie du premier ministre du Canada sur les institutions fédérales a pour parallèle celle dont bénéficie le premier ministre de chacune des provinces sur les institutions de sa province.»

Fédération et centralisation

Selon plusieurs, les institutions fédérales du Canada étant celles d'un État souverain, elles occupent et doivent occuper une situation dominante leur permettant d'imposer une sorte de tutelle aux institutions des provinces. Ces personnes conçoivent le Canada comme un pays unitaire décentralisé (fondé sur un principe de décentralisation), non comme une authentique fédération, fondée sur le principe de la souveraineté partagée, non de la subordination.

Le politologue rappelle avec à-propos des données élémentaires. «Dans une fédération, les institutions des États fédérés ne doivent pas être subordonnées à celles de l'État fédéral et ces dernières ne doivent pas être subordonnées à celles des États fédérés, communément appelés États membres.» Le Canada est devenu une fédération qui a encore quelques traits des régimes unitaires quant au Parlement et au gouvernement fédéral. Ce qui donne à ce dernier une marge de manoeuvre considérable dans les relations qu'il entretient avec les gouvernements des provinces.

Cet imposant ouvrage de vulgarisation est une source de renseignements précieux, une mine de références fort utiles sur une foule de sujets, notamment sur les pouvoirs ou prérogatives des représentants de la reine du Canada, la Cour suprême, l'évolution des partis, le rôle des marchands d'influence, le vote majoritaire, et le reste.

Le mystère qui entoure l'aboutissement de la vie politique, c'est-à-dire la décision politique, ajoute à sa fascination, conclut le professeur Bernard. On aurait aimé que le politologue, qui a une longue expérience de l'observation de ce foisonnement en perpétuel mouvement contradictoire, soit un peu moins discret et en tire quelques conclusions personnelles, pour notre bénéfice. La fresque serait plus complète s'il nous confiait en quoi la politique le touche, lui, après trente ans d'auscultation patiente.