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Alors qu'en Europe la bourgeoisie était nationaliste, démocrate et progressiste, au Québec, après la Conquête et jusqu'au milieu du XIXe siècle, la bourgeoisie canadienne, composée surtout de marchands anglais ne pourra jouer le même rôle. En raison de la situation coloniale et de la domination de la minorité anglaise sur la majorité française, la bourgeoisie marchande ne pouvait imposer son hégémonie politique d'une façon autonome et dut s'allier et collaborer avec l'aristocratie bureaucratique britannique. Il y avait contradiction entre ses aspirations au contrôle de l'appareil d'État et à la démocratie, et les fondements matériels de sa position de classe: l'oppression coloniale. Tant que les Canadiens français seront majoritaires, elle fera obstacle à l'établissement de la démocratie libérale et soutiendra le parti réactionnaire. Ce sera la petite bourgeoisie professionnelle canadienne-française qui prendra la relève et se fera le porte-étendard de l'idéologie libérale et du nationalisme. Les membres de cette classe sont issus du peuple, ce sont des fils de paysans qui se sont orientés vers les professions libérales parce que les autres secteurs d'activités leur étaient fermés. Cette petite bourgeoisie est en lutte contre la bourgeoisie marchande, contre le clergé collaborateur et contre l'oligarchie bureaucratique. Elle réclame des institutions démocratiques et républicaines, le gouvernement responsable, l'indépendance du Québec (Bas-Canada), l'abolition des privilèges du clergé et des seigneurs. Par son nationalisme, elle vise à libérer les «canayens» de la domination coloniale britannique et conséquemment à établir son hégémonie politique. Sur le plan économique, elle s'oppose au développement du capitalisme commercial et préconise un type de développement axé sur l'agriculture. Elle est démocrate, anticléricale, progressiste et nationaliste. Ses espoirs et ses efforts seront annihilés par la répression militaire de la rébellion de 1837-1838. Après cet échec, c'est une autre fraction de la petite bourgeoisie composée des éléments modérés des Patriotes et de l'élite cléricale qui définira les termes du nationalisme canadien-français et assumera la direction de la société. Le nationalisme des Canadiens français, de dynamique et progressiste, allait devenir pour plus d'un siècle conservateur et défensif. La dimension politique du nationalisme cédera la place à la dimension culturelle qui deviendra surdéterminante. A l'idée de libération et d'indépendance succédera l'idée de survivance. Il ne s'agissait plus de créer une nation indépendante et un État démocratique, mais de préserver la religion, la langue et les institutions traditionnelles en s'appuyant sur un gouvernement provincial catholique et français. La petite bourgeoisie acceptera de collaborer avec la bourgeoisie anglaise et plus tard américaine et, avec l'obtention du gouvernement responsable et sa conséquence, l'accès à la fonction publique, elle délaissera son radicalisme politique pour un pragmatisme rémunérateur. Elle soutiendra politiquement la bourgeoisie industrielle qui en échange lui concédera des fonctions honorifiques et des bénéfices marginaux. Sous l'emprise du clergé, le Québec se replie sur lui-même et s'immobilise sous la domination d'une idéologie conservatrice dont les principaux thèmes sont l'anti-étatisme, c'est-à-dire la substitution de l'Église à l'État, l'idéalisation du passé (régime français) et de l'agriculture, le rejet de l'industrialisation, du progrès, des libertés modernes et le messianisme (nous étions pauvres mais élus par Dieu pour une grande destinée spirituelle et morale: christianiser l'Amérique). Ce siècle (1850-1950) fut celui du nationalisme de l'impuissance et de la soumission qui définissait le Québec comme une société rurale et cléricale. A la suite de cette démission, ce furent les capitalistes britanniques et américains qui assumèrent à leur profit l'exploitation de nos richesses et des travailleurs et le développement industriel, de sorte qu'à partir de la seconde guerre mondiale, l'écart entre la réalité et l'idéologie officielle allait grandissant et le nationalisme traditionnel commença à se désintégrer. Le pouvoir politique de la petite bourgeoisie rurale fut remis en question par une nouvelle petite bourgeoisie urbaine, éduquée, avide de modernisation et de changements. Le nationalisme canadien-français, de défensif et culturel devient positif, progressiste et politique. On se définit plus comme Québécois que comme Canadien français - Le leitmotiv «Notre religion, notre langue, nos lois», est remplacé par «Notre État, notre langue, nos richesses». L'État remplace désormais l'Église comme institution centrale de la collectivité. La question nationale devient ainsi une question de pouvoir politique. Le nouveau nationalisme au Québec affirme surtout la volonté d'une collectivité de se donner un pouvoir, un instrument par lequel elle pourra contrôler et diriger sa destinée. Certes, cette aspiration n'était pas nouvelle mais elle avait été refoulée par la minorisation politique progressive à l'échelle canadienne et la cléricalisation de la société québécoise. Sa renaissance et son développement coincident avec une transformation structurelle de la société québécoise, inhérente au passage du capitalisme concurrentiel au capitalisme monopoliste d'État. La valorisation de l'État québécois et son interventionnisme croissant nécessaires pour maintenir la croissance économique furent, au début, perçus comme une menace pour la survie de la collectivité, car ils remettaient en question les institutions traditionnelles de la société québécoise et répondaient à des impératifs économiques commandés de l'extérieur. Mais en même temps, le développement des fonctions socio-économiques de l'État suscita un espoir de libération car on découvrit qu'il pouvait ainsi servir de levier de promotion collective s'il était contrôlé par des Québécois et utilisé pour leur auto-développement. Pour y parvenir, il suffisait de récupérer l'ensemble des pouvoirs d'un État normal capable de s'autodéterminer en s'affranchissant de la domination du pouvoir fédéral. Tel était le contenu de la nouvelle idéologie nationaliste. Ce projet fut surtout pris en charge par la nouvelle petite bourgeoisie technocratique qui, profitant du changement des fonctions du politique, put ainsi légitimer ses prétentions hégémoniques au détriment de la petite bourgeoisie traditionnelle et de la grande bourgeoisie canadienne. Il semble bien que maintenant la société québécoise soit arrivée à la croisée des chemins. Le monolithisme idéologique traditionnel s'est effrité et a fait place à trois courants de pensée. Le premier, l'idéologie de la bourgeoisie représentée politiquement par le parti libéral, a repris depuis 1970 le flambeau du nationalisme de la survivance culturelle, s'accrochant à une futile souveraineté culturelle et abandonnant volontairement la souveraineté économique et politique du Québec. Cette idéologie défend donc sur le plan économique le maintien du système capitaliste, l'ouverture sans condition du Québec aux investissements étrangers, le pillage des ressources naturelles, le détournement des fonds publics au profit des firmes multinationales américaines. Son représentant politique, le parti libéral justifie le fédéralisme, accepte la perspective centralisatrice d'Ottawa et se complaît dans une subordination rémunératrice. Sur le plan social, il a légitimé la réduction des services sociaux afin de relancer l'accumulation capitaliste et a imposé des mesures de restrictions aux travailleurs (contrôle des salaires, réduction des dépenses publiques). Il professe aussi un antisyndicalisme féroce. Sur le plan légal, il a codifié les exigences de l'exploitation capitaliste et a adapté l'appareil judiciaire et répressif pour mener l'offensive contre le mouvement ouvrier et les forces progressistes. La provocation planifiée que fut la crise d'octobre 1970 a montré la volonté de la bourgeoisie canadienne de mobiliser l'État contre le peuple en instituant sous le couvert de la sécurité publique et de l'unité canadienne, la manipulation généralisée et la répression comme mode de gouvernement. Un second courant de pensée qui s'oppose à l'idéologie de la classe dominante, mais y participe en même temps à sa façon, est véhicule par la fraction technocratique de la petite bourgeoisie représentée politiquement par le Parti québécois. Cette appellation ne signifie pas que le Parti québécois soit composé essentiellement de technocrates mais indique que les éléments ouvriers et progressistes qui forment la base de ce parti subissent la direction politique et idéologique de cette couche, qui aimerait bien que la distribution du pouvoir soit fonction de la propriété du savoir. Contrairement à l'idéologie précédente, elle préconise la souveraineté politique et la création d'un État québécois de type social-démocrate. Réformiste avant tout, elle refuse de contester radicalement la nature des rapports économiques internes (capitalisme) et externes (impérialisme) se contentant de vouloir les civiliser. Elle croit possible l'humanisation du capitalisme par le contrôle étatique, lieu de la représentation des intérêts multiples et fractionnés de la société. Son idéologie technocratique définit les conflits sociaux comme des déséquilibres qui n'ont pas un caractère antagonique. Elle méconnaît de la sorte le caractère structurer de la crise du capitalisme et le caractère irréconciliable du conflit entre le capital et le travail. Elle aspire donc à l'arbitrage de la lutte des classes et pour ce faire, elle cherche des appuis des deux côtés de la barricade faisant d'un côté la morale aux exploiteurs et demandant de l'autre aux travailleurs d'être raisonnables et patients. Elle s'oppose à la classe dominante parce qu'elle l'estime rétograde et incapable non seulement de défendre les intérêts des Québécois, mais aussi de gérer la vie sociale. De son point de vue, le parti libéral est incompétent; il ne peut résorber la crise sociale que traverse le Québec et au lieu d'harmoniser les rapports entre le capital et le travail, il les exacerbe. Elle offre donc ses services de médiation et de gestion aux forces sociales en conflit, mettant de l'avant sa compétence administrative, son objectivité et son honnêteté. Sur le plan économique, elle se propose de soutenir un peu moins le capitalisme privé et de favoriser le développement d'un capitalisme d'État. Elle veut se servir de l'État pour orienter la croissance économique du Québec. Il s'agit avant tout de rationaliser le fonctionnement de l'État afin de lui faire jouer un rôle plus dynamique et efficace dans le développement économique. Par le contrôle des appareils d'État, cette classe aspire à devenir une bourgeoisie d'État en mesure de négocier avec les puissances économiques modernes. Cette perspective idéologique de la petite bourgeoisie technocratique constitue un maillon supérieur dans la logique du développement capitaliste où la croissance économique nécessite la croissance de l'État. Cette classe est, par conséquent, un successeur «légitime » à l'élite libérale qui n'a pas réussi à manoeuvrer l'État pour atténuer les contradictions du capitalisme. Le changement des autorités politiques n'implique pas cependant un changement au niveau des rapports sociaux, ni nécessairement la réalisation du projet d'émancipation nationale. On a vu précédemment à travers l'histoire des idéologies au Québec, que si la petite bourgeoisie a eu l'initiative de la résistance à l'idéologie fédéraliste, elle n'a pas été en mesure de diriger cette lutte et de la mener à terme. A cause de sa faiblesse économique, elle a dû se résoudre à des compromis. Elle ne se rend pas compte que la seule hégémonie politique qu'elle peut exercer ne dépend pas de ses propres forces, mais lui est confiée temporairement pour mieux masquer les contradictions fondamentales. En tant que classe, elle ne peut donc espérer diriger la société; au mieux, par sa collaboration, elle peut espérer se voir reconnaître une place subalterne dans la classe dominante en tant qu'élite politique ou administrative. En soi, son idéologie n'est pas totalement fausse ou réactionnaire mais les idées justes qu'elle peut formuler sont embourbées dans une mare d'illusions (l'État neutre, l'égalité juridique, la démocratie parlementaire, la mobilité sociale par l'éducation, etc.), qui tiennent à sa position de classe. Cette classe ne peut donc porter un projet de libération, ce qui ne veut pas dire que dans une conjoncture particulière comme une situation de domination coloniale et impérialiste elle ne puisse s'associer à un tel projet et contribuer activement à sa réalisation. Un troisième courant de pensée tente depuis quelques années d'offrir une alternative révolutionnaire aux Québécois et présente à cet effet un changement de perspective idéologique, changement qui ne se limite pas à quelques projets de réformes mais vise tous les aspects de la société québécoise. Pour l'instant, en l'absence d'une organisation de la classe ouvrière, cette idéologie est véhiculée par la fraction progressiste de la petite bourgeoisie qui trouve sa base dans les milieux intellectuels, syndicaux et dans les organisations populaires. Cette couche sociale est composée principalement de travailleurs des services public et para-public. Elle s'exprime encore politiquement à travers le P.Q. mais trouve aussi dans le syndicalisme, en particulier à la C.E.Q. et à la C.S.N. et dans les luttes locales, une voie de canalisation de son radicalisme politique. Cette fraction est objectivement et subjectivement polarisée en direction de la classe ouvrière car elle vit des conditions d'exploitation similaires. Elle cherche par conséquent à opérer une jonction avec la classe ouvrière.
Sur le plan économique, elle développe des positions anticapitalistes et anti-impérialistes. Elle ne cherche pas la seule libération politique du Québec mais vise aussi la libération économique et sociale des travailleurs. Sa résistance à l'idéologie dominante s'enracine au projet d'un Québec libre et socialiste qui ne pourra être réalisé que par un parti des travailleurs. (...)
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