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L'essai d'Angenot a certainement été l'un des plus percutants de 1996. Il jette, on l'aura compris, un regard assez négatif sur le nationalisme. Mais plus encore, Les Idéologies du ressentiment touche un point sensible, soulève une question qui, posée crûment et - concédons-le - sans nuances, serait celle-ci : y a-t-il encore de la place ici pour une réflexion ne s'adressant en aucune façon à la question identitaire, politique, linguistique, qui est la nôtre ? Car on a de plus en plus l'impression (certes difficile à traduire en données vérifiables) que la plus grande partie des énergies déployées au sein de notre industrie de la pensée est monopolisée par un seul dossier: celui de la question nationale et des problèmes connexes - langue et culture. Au Québec, écrit Pierre Monette dans Pour en finir avec les intégristes de la culture (Boréal), « si on n'y discute pas de la question linguistique, on n'a peut-être pas grand-chose à se dire »... Pour ne parler que de la dernière séance de grattage intensif de notre bobo constitutionnel, le cahier Livres a recensé en cinq mois, entre le 14 mai et le 22 octobre 1995, vingt-sept essais portant sur le sujet et a dû en laisser tomber, faute de temps et d'espace, au moins une demi-douzaine d'autres... La moisson de l'année 1996 aura été moins abondante, certes, mais pas très différente dans sa nature. Les essais québécois qui ont fait parler d'eux cette année sont ceux d'Angenot (qui s'est attiré une réplique prenant la forme d'une plaquette signée Jacques Pelletier, Au delà du ressentiment, chez XYZ ), de Georges Dor (Anna braillé ène shot, Lanctôt) et de Laurent-Michel Vacher Dialogues en ruine, (Liber). Tous trois portent, en tout ou en partie, sur le nationalisme, la langue, ce qu'on pourrait appeler l'exception québécoise: après Angenot, Vacher insère dans un superbe et émouvant échange avec un ami disparu de noires considérations sur le souverainisme et l'état général des institutions - surtout l'éducation et la culture - québécoises; Dor évalue de façon tout aussi négative l'état de la langue française au Québec. Autour des mêmes thèmes, ont également été saluées les parutions des Nouveaux démons (VLB) de la politicologue et commentatrice Josée Legault; Le Parti québécois : pour ou contre l'indépendance (Lanctôt) d'Andrée Ferretti; 1839 (Stanké) du cinéaste Pierre Falardeau, qui n'est pas un essai à proprement parler mais un scénario sur les événements que l'on sait, allant dans le sens éditorial que l'on devine ; Lionel Groulx et L'appel de la race (Fides) de Pierre Hébert avec la collaboration de Marie-Pier Luneau ; enfin, Pour en finir avec les intégristes de la culture peut être vu comme une sorte d'image-miroir de l'ouvrage de George Dor. Or, le fait est que rien d'autre - ou presque: Interdit aux femmes (Boréal) de Nathalie Collard et Pascale Navarro constitue une des rares exceptions - ne suscite ici de débat, ne projette ce genre littéraire, l'essai, hors de sa sphère propre. Ce n'est évidemment pas le rôle, ni le but visé, par les assez nombreux ouvrages plus ou moins savants, souvent hyper-spécialisés, au lectorat forcément limité. Ou encore par ceux se consacrant à des thèmes particuliers - tels les écrits de Fernand Dumont (Une foi partagée, Bellarmin ) ou de Pierre Vadeboncoeur (Vivement un autre siècle!, Bellarmin), traitant de spiritualité dans un cas, d'art dans l'autre -, qui en font des oeuvres à la fois d'interprétation et d'introspection. On peut cependant considérer que ce devrait être la fonction des oeuvres de réflexion et d'analyse s'adressant théoriquement à un public un peu plus large que de peindre inlassablement sur la place publique un portrait global et en perpétuelle reconstruction de la société vue sous tous ses angles, étudiée sous tous ses aspects, l'accent étant mis de préférence sur les phénomènes nouveaux et importants qui y surviennent. La question est : où sont ceux-là ? Hélas! trois fois hélas! trop souvent à l'étranger. Ainsi, l'essai de l'année 1996 - en toute subjectivité - est-il sans doute La Fin du travail de l'activiste américain Jeremy Rifkin, sorti en traduction (Boréal) en octobre. Solidement appuyé sur une étonnante masse de documentation, Rifkin dépeint le tournant de civilisation engendré par la graduelle disparition du travail tel qu'on le connaît - en France, Viviane Forrester a par la suite effleuré le sujet dans L'Horreur économique (Fayard), avec cependant beaucoup moins de solidité et de profondeur. En France également ont à nouveau publié Luc Ferry et Alain-Gérard Slama, qui avaient signé en 1992 et 1993, respectivement, des essais retentissants, Le Nouvel Ordre écologique et L'Angélisme exterminateur. Slama a poursuivi sur la lancée de L'Angélisme... avec La Régression démocratique (Fayard) pour décrire les tendances lourdes de ce futur se conjuguant déjà au présent et annonçant des sociétés «de haine tribale, de revendication corporatiste, de culpabilisation du bourgeois, de prévention généralisée, de contrôle judiciaire illimité et de censure mesquine.» Luc Ferry a pour sa part livré dans L'homme-Dieu ou le sens de la vie (Grasset) une réflexion fort pertinente sur une nouvelle éthique humaniste à développer au sein d'une société où Dieu a disparu, où l'homme est dorénavant divin mais tenté d'effectuer un «retour à des formes de spiritualité communautaire, pour ne pas dire sectaire»: écologie profonde, nouvel âge, syncrétismes religieux.
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