Fernand Dumont,
de l'angoisse à l'espérance

Gilles Lesage

LeDevoir 15 novembre 1997



Juste avant son décès, le 1er mai dernier, Fernand Dumont avait eu le temps de réviser les épreuves de ses mémoires. Il n'en était pas tout à fait satisfait, confie son fils François, tout en souhaitant leur publication. Ce qui, fort heureusement, vient d'être fait par Boréal sous le titre de Récit d'une émigration.

A vrai dire, plus que de mémoires formels, c'est d'un cheminement exceptionnel, d'un itinéraire exemplaire dont il s'agit ici. Les premiers qualificatifs qui viennent à l'esprit, à la lecture de ces 272 pages fort émouvantes, ce sont ceux de ferveur et d'ardeur, de simplicité et de sincérité. Ceux aussi de pudeur, de retenue et de discrétion dans l'expression de ses sentiments profonds, même au plus creux d'une maladie mortelle et au soir d'une longue et fructueuse vie consacrée à la réflexion et à la recherche, la parole et à l'écriture. Et au doute, composante de la foi, critique et fidèle.

Cette autobiographie intellectuelle et spirituelle est comme un point d'orgue à une oeuvre dense et nécessaire. Ces réminiscences finement ciselées, tel bijou de grand prix, éclairent les immenses chantiers que M. Dumont a ouverts pendant 45 ans. Elles font ressortir les lignes de tension qui, de 1a culture populaire à la culture savante, de l'angoisse à l'espérance, témoigne d'un enracinement profond et d'un engagement marqué par l'urgence. Sans bravade ni forfanterie. Mais dans une langue chatoyante et un style superbe. Celui d'un poète qui, jusqu'à la fin, en dépit de terribles traitements, fignole, nuance, s'inquiète, questionne.

Comme il arrive souvent, la maladie a attrapé l'éminent sociologue au détour de sa retraite universitaire, il y a cinq ans. Les uns après les autres, il a dû laisser de côté des projets trop lourds ou des oeuvres trop denses. Sur le conseil de son épouse, Cécile Lafontaine, il a résolu d'écrire ces souvenirs, dont les huit chapitres s'offrent comme des points de repère essentiels. Du pays natal de Montmorency au sursis et aux tâches inachevées de la soixantaine, en passant par «l'exil» dans une culture menacée, le professeur se livre à des confidences, presque furtivement, évoque des amitiés chaleureuses, résume quelques combats, balise quelques déceptions. Dans le plus grand respect des autres, à commencer par ses proches.

Le dernier chapitre est particulièrement bouleversant. M. Dumont brosse à larges traits ce qu'il ferait si... et si... En filigrane de ce long conditionnel, la progression du mal se fait pressante; il ne peut l'oublier, certes, mais il poursuit sa route, tête haute, parlant presque avec détachement de l'intrus, du gêneur, qui faillit à troubler la sérénité que donne l'espérance. Ni calmant commode ni police d'assurance, mais viatique pour la route nocturne.

L'armure n'est pas sans faille, on s'en doute bien. «Je me rends compte, écrit-il au cours de ce dernier hiver terrible, que les interrogations qui soutiennent une aventure intellectuelle sont, en définitive, sans réponse arrêtée. Même si on a beaucoup écrit, on ne laisse que les débris d'un édifice imaginaire.» Cet aveu d'échec témoigne surtout d'une exigence très haute, presque implacable, envers soi-même, alors même que les pairs célèbrent vos mérites et que la collectivité vous témoigne sa reconnaissance. «J'admirais chez lui, dit-il de l'un de ses maîtres à la Sorbonne, la rare combinaison de l'érudition, de l'originalité, de l'indépendance d'esprit et de la modestie.» Qui se ressemble se rassemble, n'est-ce pas?

Délibérément discret sur sa vie privée, il n'en confie pas moins que le meilleur de sa vie, il le doit à sa compagne et aux cinq enfants qui ont peuplé leur maison. «Moi qui avais été un enfant triste et un adolescent désespéré, leur présence m'aura apaisé, de même que la tendresse de mon épouse m'aura sauvé de l'angoisse stérile.»

S'il est un secret que l'on apprend de ces propos et confidences, c'est que, à coté ou en marge des savantes études philosophiques, culturelles et religieuses de M. Dumont, la poésie aura été pour lui, de la jeune vingtaine à la mûre soixantaine, havre, baume et phare. De L'Ange du matin à La Part de l'ombre, il a publié quatre recueils dont il confie ceci: «On peut tout dire à l'abri du poème. Quand j'ai relu ces recueils, j'ai été frappé par la continuité thématique où se redit une angoisse inguérissable mais aussi d'une espérance obstinée.

«Il me semble qu'à mesure qu'on avance dans la lecture, on pressent une décantation, un dépouillement qui ne sont pas que du langage. Il y a certainement un décalage entre les poèmes des vingt ans, où la tristesse est trop appuyée et un peu complaisante, et une certaine paix des années de maturité où l'amour a empêché la déréliction de tarir les sources»

Que dire encore qui incite le lecteur à lire ce palpitant Récit d'une émigration? Qu'il éclaire et explique la démarche du penseur de haut vol, resté fidèle à ses idées et au devoir de mémoire vive. Nostalgie peut-être, mais aussi patiente recherche de l'équilibre précaire entre la culture des campagnes d'autrefois et l'actuelle culture de consommation. «Cela m'aura servi à cultiver l'utopie d'une authentique culture populaire que n'aboliraient pas la culture des spécialistes ou les industries culturelles. Il se cachait là quelque sentiment de culpabilité. Car il m'a toujours paru que c'est aux dépens d'une culture, pour avoir profité de sa destruction, que j'ai pu devenir intellectuel.»

Il écrit aussi: «Emigrant de la culture populaire à la cité savante, je ne suis pas parvenu à un pays moins problématique que celui que j'avais quitté. Depuis toujours, on ne mène pas une vie intellectuelle au Québec en poursuivant seulement des objectifs semblables à ceux qui retiennent dans les grandes cultures; il faut aussi s'interroger sur les fragiles assises de son travail, sur une appartenance incertaine.» Cet enracinement lucide dans un «pays périphérique», Fernand Dumont l'aura questionné, vivifié, enrichi de multiples manières. Son oeuvre, immense, est un précieux héritage. Il devrait être perpétué par un institut, chaire ou fondation portant le nom de ce noble fils de Montmorency.