Réplique de Pierre Milot à Pierre Falardeau

Le rêve de Falardeau

Après avoir vu Falardeau à Bouillon de culture, Libération avait d'abord pensé qu'il s'agissait d'un «stand up comic» venu faire son imitation d'un intellectuel québécois des années 1960

PIERRE MILOT

Chercheur affilié au Centre interuniversitaire d'analyse du discours et de sociocritique des textes (CIADEST)

LeDevoir 21 septembre 1996



Je venais tout juste de terminer la lecture d'un article de Richard Rorty à propos de «John Dewey and the High Tide of American Liberalism», dans la London Review of Books, et je me préparais, dès lors, à écouter la pièce Frühmorgens am Daubensee, du pianiste et compositeur contemporain Werner Bärtschi, lorsque le téléphone sonna. On m'apprenait que Pierre Falardeau venait de répliquer à mon texte («Le Québec n'est pas l'Irlande du Nord!»), paru dans Le Devoir du 13 août 1996.

Après avoir pris connaissance de la prose de Falardeau, dont le flux des références philosophiques et littéraires (très «collèges classiques») montre bien qu'il s'est forcé le cul (comme on dit chez nous), j'ai pu constater (comme Baudelaire, dans «Assommons les pauvres!») que «par mon énergique médication, je lui avais donc rendu l'orgueil et la vie». Et cela m'a donné envie de lui répondre, de façon cursive, dans ce style si particulier qui est le mien: là où le concept, dans sa hauteur transcendantale, ne craint pas d'utiliser, dans son pragmatisme, l'invective des bas-fonds.

Si, dans mon texte, j'ai parlé d'épistémologie du nationalisme, c'est que je faisais référence à ce que Pierre Bourdieu appelle l'épistémocentrisme, cet ethnocentrisme du savant qui projette dans la description et l'analyse des pratiques qu'il observe de loin et de haut (et tout en restant à l'extérieur de l'objet), la représentation qu'il peut en avoir. C'est précisément ce que font Stéphane Dion et Guy Laforest. Le premier voit les citoyens québécois à travers le prisme de la national action theory et le second à travers une décontextualisation de la philosophie politique de John Locke. Le premier considère que les Québécois prennent une décision rationnelle (et pro-constitutionnelle) à chaque fois qu'ils votent pour le Parti libéral du Canada et le second pense que les mêmes citoyens québécois pratiquent une légitime désobéissance civile (et anticonstitutionnelle) chaque fois qu'ils votent pour le Parti québécois.

Le populisme est un anti-intellectualisme

Je poursuivais mon argumentation (mon «petit technique» pour parler comme Diderot) en expliquant que cet ethnocentrisme de savant pouvait alimenter le populisme de ceux qui regardent la scène d'en bas: ce n'est pas un hasard si Falardeau traite nos deux politologues parentés d'amuseurs publics. Pour le populiste, les intellectuels qui oeuvrent dans l'espace public sont nécessairement des bouffons, toutes catégories confondues. C'est ainsi que le populisme est un anti-intellectualisme. Et si l'épistémocentriste voit le peuple d'en haut, le populiste s'immerge complètement dans le peuple et se donne la mission d'en traduire l'humeur. C'est ce que Bourdieu appelle l'humeur volkïsch: là où on voit se déployer «des questions confuses comme des états d'âmes, mais fortes comme des fantasmes». C'est en cela que la narration populiste relève de l'ontologie politique, cette métaphysique du provocateur dont parle aussi Walter Benjamin, à propos des conspirateurs de profession dans le Paris du Second Empire.

Il y a, en effet, quelque chose du conspirateur professionnel dans le pathos de la voix de Falardeau, une colère rentrée, une rogne. On se croirait dans une assemblée du Club révolutionnaire de Blanqui où, selon les propos rapportés par Benjamin, «après le maussade défilé des opprimés (...) le prêtre se levait, et, sous prétexte de résumer les griefs de son client (le peuple), représenté par la demi-douzaine d'imbéciles prétentieux et furieux qu'on venait d'entendre, il exposait la situation». Le seul problème, pour Falardeau, c'est que Gilles Rhéaume n'est pas Blanqui, et que Jean Chrétien n'est pas Napoléon III. Que voulez-vous!

De même, on a qu'à voir la posture d'accusateur public dont Falardeau s'autorise à l'égard du CIADEST (Centre interuniversitaire d'analyse du discours et de sociocritique des textes), pour constater qu'il y a là un ton de procureur de la nation à la Fouquier-Tinville (du genre: Louis XVI était marié à l'Autrichienne, donc...).

En tant que berger de son peuple, le populiste entre en fusion avec l'âme de sa nation.

Il sait, d'instinct, ce qui est bon pour elle et ce qui lui est néfaste. Par exemple, Falardeau sait que La Petite Vie et la poutine trahissent les valeurs authentiques du peuple québécois, au même titre que le théâtre de Gilles Maheu et la danse d'Edouard Lock.

Le populiste, dont l'anti-intellectualisme est aussi un anticosmopolitisme, est un prophète qui veut entraîner son peuple sur le chemin qui mène à la clairière de la libération nationale. Mais dans le cas de Falardeau, la clairière risque de ressembler à une swamp. C'est d'ailleurs ici que le nationalisme civique, qui relève de l'éthique procédurale de la discussion, se démarque du nationalisme identitaire.

En effet. Falardeau, en bon nationaliste identitaire, a eu une vision. Depuis qu'il a lu Les Damnés de la terre, de Frantz Fanon, il a compris que le Québec était une colonie constamment trahie par une élite cosmopolite qui lève le nez sur la Binerie Mont-Royal. Une élite qui ne cesse de fourrer son propre peuple, depuis la Conquête jusqu'à la Crise d'octobre. De sorte que lorsque que l'un des représentants de cette élite (l'un de ses bouffons), finit par se faire crisser dans le coffre d'une valise de char, la gorge tranchée, on ne peut peut-être pas dire que c'était «justifiable», mais on peut dire que c'était «nécessaire» en tabarnak! Si Camus avait su ce que Falardeau lui ferait dire, il se serait, lui aussi, exclamé: «Le Québec n'est pas l'Algérie!»

Notre Elvis Fanon pourrait toujours être tenté de se mettre en phase (comme on dit à Paris), et de prendre appui sur Alain Finkielkraut (Comment peut-on être Croate?). Mais alors, il devra passer par-dessus la réponse que Finkielkaut adressa à un journaliste du Monde, qui lui faisait remarquer que ce qu'il accordait à la Croatie, il le refusait à la Corse: «La France est une République une et indivisible!» Comme l'avait déjà proclamé, avant lui, Charles Péguy. Le parisianisme est décidément imprévisible!

Causerie à la binerie

Falardeau a fait un rêve. Il a rêvé que le journal Libération, après l'avoir vu à Bouillon de culture, avait d'abord pensé qu'il s'agissait d'un stand up comic venu faire son imitation d'un intellectuel québécois des années 1960. Quand Libération se rendit compte, suite au coup de téléphone d'Alain Stanké, que Falardeau était un authentique intellectuel québécois des années 1990, et qu'il n'avait pas du tout apprécié la chronique que le journal avait consacrée à la poutine, on dépêcha un chroniqueur pour faire une entrevue avec celui qui était maintenant considéré comme l'intellectuel québécois le plus typique de sa génération.

L'entretien s'est donc déroulé à la Binerie Mont-Royal: notre Ben Béland de la gastronomie laurentienne, tout en dégustant une bonne grosse assiette de bines, y déclara que le peuple québécois aime mieux les fèves au lard virilement arrosées de sirop d'érable que la poutine faite de patates frites qui débandent dans de la sauce brune. Libération titra son entrevue avec Falardeau: «Ma bécosse au Canada».

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réplique de J.-L. Gouin