Au royaume des lapidés
les manchots sont rois

[Autour de Jacques Parizeau]

Jean-Luc Gouin




[Objet: «Etre du Pays de ses enfants», article de Robert Saletti, Devoir du 19 avril, Cahier D, p. 6. - Le présent texte fut refusé de publication par le journal concerné]



Plus d'une fois par le passé, à titre de fervent et quotidien lecteur du «Devoir», j'ai exprimé ma déception face à la qualité de certains des collaborateurs (rubrique essais, québécois ou étrangers) de ce Cahier des Livres. Or, aujourd'hui M. Saletti outrepasse les bornes. Non seulement cette personne, il m'est d'avis, éprouve beaucoup de difficulté à offrir un commentaire vraiment étoffé de quelque ouvrage que ce soit (les généralités se disputant toujours aux lieux communs), il s'autorise même parfois d'être mesquin. Comme ce jour.

La filiation d'une nation dite "homogène" avec les propos de M. Jacques Parizeau, par le détour de l'abbé Casgrain (qui c’est celui-là?), est tout à la fois mensongère et intellectuellement malhonnête. Ce sont en outre des insinuations dignes d’un embusqué. Il est de bon ton et bien vu depuis ce fameux 30 octobre, même chez les Indépendantistes, de se dire 'nationaliste' mais... "différemment" de M. Parizeau. Celui-ci est devenu en quelque sorte le contrefort de la bonne conscience petit-politique. Hélas! il est si facile de hurler avec les loups. Ça donne contenance, comme chez un adolescent timide qui vocifère à tue-tête parce qu'il sait que son cri se perdra dans la meute. Se distinguer en faisant comme tout le monde, quoi... Formule qui pourrait devenir une définition fort correcte de ce qu'on appelle la mode, ou l’air du temps. L’air de rien surtout.

La semonce de M. Parizeau constituait un simple constat, désagréable et 'peu correct politiquement' certes, mais un simple constat tout de même. Et si on a des doutes à ce sujet, pourquoi, honnêtement, ne pas évaluer les choses en les mettant en perspective? Par exemple, confronter les plus-de-trente-ans de carrière de cet homme au service de l'État québécois avec ces trente secondes que l'on dit malheureuses en se drapant, faussement offusqué, dans la vertu que l'inaction et/ou l'impotence nourrissent si complaisamment.

Cherchons, dans la carrière de M. Parizeau, des discours et des comportements qui révéleraient chez lui un rejet de l'«allophone» et un souci d'«homogénéité» de la... 'race'. Alors, et alors seulement, on pourra lui lancer la pierre. En attendant, comme Démosthène, mettons celle-ci en notre propre bouche. Ça nous évitera le ridicule de nous acharner sur le messager. Qui est de ces hommes comme il n'y en a pas dix par génération.

Vous n'êtes pas plus bête ou plus méchant que les autres, M. Saletti. Mais vous êtes aussi malingre. Car seuls les moutons hurlent avec les loups.

19 avril 1997

Jean-Luc Gouin