Concept des deux peuples fondateurs

Il ne faut pas nier l'histoire, dit Ryan

«Ce serait bien dommage»

Pierre O'Neill

LeDevoir 21 avril 1999



De l'avis de Claude Ryan, rejeter le concept des deux peuples fondateurs, c'est nier l'histoire.

L'ancien chef du Parti libéral du Québec estime que la proposition mise de l'avant en fin de semaine par le Bloc québécois fait abstraction de la réalité, celle des Canadiens français et des Canadiens anglais qui sont à l'origine du Canada. «Ça fait partie de notre histoire et on ne peut nier l'histoire.»

Au cours d'un entretien téléphonique avec Le Devoir, il s'est étonné que les auteurs de cette remise en question invoquent le caractère ethnicisant du concept. «C'est bien beau de rêver et de parler de manière abstraite, mais on ne peut pas faire abstraction de l'ethnie.»

Selon lui, il n'y a pas là de fondement ici à craindre l'ethnicisme, puisque nous ne sommes pas en présence d'une ethnie majoritaire qui prétendrait avoir le droit absolu de contrôler l'Etat et les institutions politiques.

Rejeter le concept des deux peuples fondateurs, c'est en outre, souligne-t-il, mettre tous les Canadiens sur le même pied d'égalité sans tenir compte des origines historiques, c'est s'aligner vers une remise en question de la loi sur les langues officielles. Après le biculturalisme disparu dans le multiculturalisme de Pierre Trudeau, ce serait alors au tour du bilinguisme d'être sacrifié. Et les premières victimes, fait-il observer, seraient évidemment les francophones hors Québec. «Il me semble que c'est écrit dans le ciel et que ça ne prend pas beaucoup de sagacité pour comprendre cela. Ce serait bien dommage.»

Il y a une trentaine d'années, Pierre Trudeau a reconnu le bilinguisme mais il a préféré le multiculturalisme au biculturalisme. De l'avis de M. Ryan, ce fut une erreur grave, parce qu'en séparant la langue de la culture, on l'affaiblit graduellement, on en fait une affaire individuelle. «Et aussi parce que la langue et la culture ensemble créent des sociétés.»

Bien sûr que les peuples autochtones étaient là quand les Européens se sont amenés au Canada, mais ce ne sont pas eux qui l'ont construit. Tout en déplorant leur marginalisation, M. Ryan rappelle que ce sont les anglophones et les francophones qui ont bâti ce pays.» Et le Québec est l'élément qui tient à cette interprétation de la réalité canadienne.»

S'adapter à la réalité du pays

Il lui paraît également évident que, si le Québec renie cette réalité, on ne pourra s'attendre à ce que le Canada anglais y tienne mordicus, surtout pas les Canadiens des provinces de l'Ouest peuplées en bonne partie de néo-Canadiens arrivés au pays au XXe siècle. Tout en comprenant que ces gens ne ressentent pas le même attachement que les autres Canadiens à l'histoire de leur pays d'accueil, il lui semble que c'est à eux qu'il revient de s'adapter à la réalité du pays.

Il y a quelques mois, Claude Ryan a reçu un doctorat honorifique de l'université d'Alberta et il y a prononcé une allocution dont le thème posait la question suivante: «Dualité et diversité sont-elles conciliables?»

Le message qu'il a alors livré aux Canadiens de l'Ouest demeure d'actualité au moment où s'amorce au Québec ce débat sur les deux peuples fondateurs. «La société dans laquelle chacun est appelé à vivre, déclarait-il, ne saurait être un univers abstrait et impersonnel. Elle doit avoir pour base un territoire précis. Elle doit avoir sa propre histoire. Elle doit être formée de membres qui, tout en étant différents à plusieurs égards, sont reliés entre eux par une même adhésion à des valeurs communes. Elle doit en d'autres termes être une nation.»