Liberté d'expression conditionnelle ...




L'origine ethnique sert aussi à délimiter la liberté d'expression de chacun, car au Canada, ce que disent les acteurs de la vie politique est jaugé largement à l'aune de leurs origines.

Peter Blakie veut-il saluer la prestation de Lucien Bouchard devant les anglophones réunis au Centaur en mars 1996? Il n'y va pas par quatre chemins: «If that doesn't make English-speaking Quebecers happy, at least to some extent, then they don't belong in Montreal or Quebec. They should be somewhere else.» Autrement dit: «Si les Anglos ne sont pas contents, qu'ils s'en aillent!» Le ton est comminatoire, et la phrase en première page de la Gazette, mais personne ne la relèvera, car son auteur est de la meilleure souche qui soit.

Julius Grey reproche-t-il aux dirigeants de la communauté juive d'exploiter à leurs propres fins les souvenirs d'Auschwitz - «to keep the community from falling apart»-, et délicat comme il sait l'être, choisit-il pour lancer sa vanne la période de recueillement qui correspond au cinquantième anniversaire de la libération des camps de concentration? Il se fera tancer dans les journaux, à la télévision, mais lui aussi est de bonne souche et on le laissera partir (il gambade toujours).

Mike Harcourt, le premier ministre de Colombie-Britannique, nous menace-t-il de violences: «Nous serons vos pires ennemis. Et vous allez souffrir, et pas seulement économiquement»? Tout le monde aura vite fait d'oublier ce qu'il a dit, car il est anglais.

En revanche, Pierre Bourgeault en vient-il à supputer qu'effectivement il ne serait pas bon qu'anglophones et allophones votent d'un seul et même souffle contre l'indépendance? Le voilà disparu, passé à la trappe de la political correctness. «Selon que vous serez puissant ou misérable...» disait en son temps La Fontaine.

À notre époque et dans notre pays, selon que vous serez de bonne ou moins bonne souche, vous aurez bonne ou mauvaise bouche. Et ce n'est pas Doug Young, l'aimable ministre fédéral, qui va se plaindre de ce système très particulier de poids et de mesures qui lui a permis en toute impunité d'envoyer paître le député du Bloc Osvaldo Nunez d'un sonore «qu'il se cherche un autre pays!» que ne désavouerait pas un Jean-Marie Le Pen.

L'obsession ethnique p. 103.