1837


Du plus profond de l'oubli

Six années sur la trace de Robert Nelson

Rémy Charest

LeDevoir 24 avril 1999



Robert Nelson, le médecin rebelle
Mary Soderstrom
Hexagone
Montréal, 1999, 348 pages

A l'heure où le film de Michel Brault sur les soulèvements de 1837-38 vient de prendre l'affiche, à l'heure où l'on apprend que l'inénarrable Pierre Falardeau va finalement pouvoir réaliser son pamphlet patriote à lui, l'histoire des Patriotes nage en plein mythe, en plein manichéisme. Brault n'y échappe pas, Pierre Falardeau s'en délectera avec son absence habituelle de nuances: les Patriotes de 1837-38 étaient de pauvres et justes francophones catholiques opprimés, faisant face à de méchants Anglais à longues dents ne désirant que les assimiler et les voir disparaître.

C'est donc fort à propos qu'est arrivé, il y a quelques semaines, le livre de Mary Soderstrom, Robert Nelson, le médecin rebelle. En retraçant la vie et l'oeuvre de Robert Nelson, médecin d'origine bien britannique à qui revint l'honneur, en 1838, de déclarer l'indépendance de ce qui est aujourd'hui le Québec, l'ouvrage rappelle à juste titre que le conflit de 1837, s'il comportait un aspect linguistique et culturel, était plutôt un conflit entre colonie et métropole à propos des droits démocratiques, de l'autonomie de la colonie et de la responsabilité gouvernementale. En 1837, bien des Canadiens sont restés loyaux à la couronne britannique et bien des citoyens de langue anglaise se sont ralliés aux rebelles, comme l'auteure le rappelait d'ailleurs dans une lettre au Devoir publiée dans la page Idées du 26 mars.

La mise à l'avant-plan de l'opposition Anglais-Français dans la vision historique des événements de 1837-38 est plutôt, rappelle encore Soderstrom, une déformation du XXe siècle et en particulier, une extension de la mythologie felquiste, le patriote à tuque, à pipe et à mousquet étant devenu le symbole bien connu du FLQ. L'histoire s'écrit au présent au point parfois d'occulter les réalités passées qui ne s'accordent pas avec la démonstration désirée.

Oublié de l'histoire

Si Mary Soderstrom a passé six ans sur la trace de Robert Nelson, c'est parce qu'elle possède une affection louable pour les oubliés de l'histoire. Elle aurait pu se tourner vers le frère de Robert, Wolfred Nelson - on se rappelle quand même, dans la mythologie patriote, que ce dernier fut le héros de la bataille de Saint-Denis, seule victoire militaire des Patriotes; mais elle visait avant tout à tirer de l'oubli l'auteur d'une déclaration d'indépendance très en avance sur son temps, qui réclamait le suffrage universel et le scrutin par vote secret, la liberté de presse, la séparation de l'Eglise et de l'Etat, l'éducation publique, les procès avec jury, les pleins droits de citoyenneté pour les Indiens, etc. «L'homme qui [la] signa, en tant que président provisoire de la république, mérite d'être mieux connu», écrit avec raison Mary Soderstrom.

Pour arriver à ses fins, l'auteure a toutefois utilisé une forme pour le moins inhabituelle, celle d'une biographie romancée qui oscille entre l'exposé des faits historiques et la présentation de scènes romanesques inventées qui viennent donner vie à l'homme oublié. Le livre passe de bons moments à traiter de la médecine de l'époque (on y trouve une scène de chirurgie extrêmement réussie, qui enlève au lecteur toute envie de vivre avant l'invention de l'anesthésie et de l'asepsie) et de la vie personnelle de Nelson, ce qui crée un certain effet d'éparpillement plutôt qu'un dépaysement. Qui trop embrasse mal étreint? On s'en voudrait un peu de résumer par un tel cliché les qualités d'un ouvrage qui travaille aussi fort à combattre un cliché persistant de l'histoire du Québec et du Canada.